pas chamelle… la guerre des étoiles de Wilco

WILCO_SW

Pour les fans de longue date, chaque nouvel album de Wilco est désormais attendu avec un peu d’anxiété. De « Being There » à « Sky Blue Sky », le groupe s’est maintenu dans un état de recherche et de renouvellement constant, prenant le risque de remettre à plat son bagage pour chaque album, expérimentant les combinaisons, le travail en studio, tout en maintenant un certain classicisme de songwriting, très mélodique, qui le rattachait à une longue chaîne musicale, mi traditionnelle mi moderniste, et très versatile, d’auteurs-compositeurs américains. C’est autant les folk et country-songs qui se bousculent dans l’imaginaire mélodique de Jeff Tweedy et Cie, que la Soul Music doucement rutilante, les gimmicks Rock’n Roll et les gros ronflements de basse à la Lennon en solo, mais aussi la pop scintillante des Beach Boys ou le story telling caustique d’un Randy Newman… A vrai dire, peu de groupes savent convoquer autant d’influences simultanément avec une telle cohérence, sans donner l’impression de faire du pastiche à tout va. S’ajoute à ce riche creuset musical le goût pour une production très minutieuse et un ancrage plus contemporain, comme une grande passerelle qui irait du Crazy Horse et du Space-rock jusqu’à l’électronique, l’ambiant et le free-rock bruitiste.

1_Wilco Loft 2011

Jeff Tweedy, Mikael Jorgensen, Nels Cline, Pat Sansone, Glenn Kotche et John Stiratt (c) Zoran Orlic, 2011

D’emblée les reproches, autant que les louanges, ont plu (une fine bruine) sur la tête du groupe : trop soft pour certains, trop roublard pour d’autres, le cul sur une chaise ou bien sur une autre selon que l’on se range dans l’axe traditionnel et pop (« Being There », « Summerteeth » et « Sky Blue Sky » pour aller vite), ou bien que l’on s’aligne sur ses opus les plus « avant-gardistes » (« Yankee Foxtrot Hotel » et « A Ghost is born » en raccourci). Wilco est un groupe (conservateur ou opportuniste pour les détracteurs) qui affectionne le pot pourri, mais avec une tenue de jeu, d’écriture et de production peu courante, et à vrai dire sans équivalent, que l’on regarde du côté de la production mainstream ou de celui, de plus en plus balisé, de l’indépendance. Wilco aura réussi la gageure de se maintenir sur cette crête incommode, celle d’un perpétuel entre-deux, anachronique et contemporain, fédérateur et clivant, à deux doigts de se conformer à une audience généraliste, tout en maintenant une pointe de distance aventureuse, qui l’empêche de se banaliser tout à fait…

Après un tel constat, on pourrait se demander pourquoi ces lignes, très laudatives, se sont entamées sous le signe de l’anxiété. Eh bien, parce qu’avec « Wilco (the album) » (2009), le prolongement assagi de « Sky Blue Sky », on avait senti la clôture d’un chapitre dans la vie du groupe, comme si celui-ci, à l’image du titre et du visuel potache de l’album, s’était fait rattraper par sa propre histoire ; ses rails finissant par converger dans une sorte de statut quo apaisé, sans plus chercher à prouver quoi que ce soit, sinon un plaisir de la composition, du jeu et de l’arrangement collectif. Wilco devenait donc Wilco, familier à lui-même ; les musiciens lâchaient un peu de lest, pour retomber dans un présent plus confortable, avec toujours autant d’élasticité et un peu plus de goût pour les petits pas, davantage que pour les fils de crête. «The Whole Love » qui a suivi, album ragaillardi et repositionnement indépendant (Wilco créait pour l’occasion son propre label : dBpm records), semblait se vouer, malgré sa qualité, à célébrer en boucle le patrimoine du groupe. Mais une fois accepté ce pas vers une écriture à l’invention plus rentrée, assise dans un « auto-classicisme » tout relatif, les albums post « Sky Blue Sky » s’apprécient pleinement. Disons qu’ils n’offrent plus ces grands détours, qui faisaient de chaque album un territoire opulent (« Summerteeth ») ou chaotique (« Yankee… ») qu’il fallait domestiquer un temps, avant de parvenir à leurs noyaux. Désormais, l’étalage se fait d’emblée, les compositions s’approchent plus frontalement et les détours s’inscrivent dans le détail des structures, ou bien dans les arrangements toujours aussi complexes, malgré leur fausse familiarité. Peut-être aussi que l’humour, voire l’auto dérision, y sont un peu plus décomplexés qu’auparavant, et ne passent plus par les grands tiraillements émotionnels qui pesaient (très gracieusement) sur les albums antérieurs. Le Wilco nouvelle décade, deux mille dizien, est donc un Wilco de maturité, plus stable, plus rond, mais toujours aussi consistant, heureusement tenu par une exigence non démentie de composition.

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avant « Star Wars » : « Wilco (The Album) » (2009), « The Whole Love » (2011)

et « Sukierae » (double album solo de Jeff Tweedy avec son fils Spencer, sorti en 2014)

Il faut parfois de longs détours pour parvenir à un album, comme « Star Wars », le tout dernier du groupe qui contient une nouvelle fois, potentiellement toute l’histoire du groupe, et la rejoue, sans tomber non plus dans l’autoréférence académique. C’est désormais tout le travail de Wilco : celui de travailler chaque album en face de sa propre histoire, et d’arriver à composer là-dedans, sans devenir le « ghost » de lui-même. Avec « Star Wars » comme avec « the Whole Love » précédemment, l’auditeur doute d’abord très fortement de cette aptitude du groupe « à faire avec » son ombre imposante. Tout semble emprunté : du « Summerteeth » par ici, un peu de « A Ghost… » par là ; le sentiment d’une nouvelle revue du groupe par lui-même, un panorama musical, guitares en miroir. L’album est également déroutant dans sa séquence : une poignée de fortes compositions, assez détonantes et punchy ouvrent l’album, comme si le groupe dilapidait d’emblée ses plus fières cartouches, et une deuxième moitié un peu plus alternée, croisant les compositions introspectives et les morceaux en forme de pseudo-jams (tout y est très construit) rock, ludiques et aventureuses. En résulte une impression de coq-à-l’âne, comme si Wilco juxtaposait ses compositions librement au fil de ses envies, sans se soucier trop fortement de la continuité apparente de son discours musical, ou du dessin d’ensemble. « Star Wars » concentre, à son échelle très ramassée, une trentaine de minutes presque formatée en deux faces de vinyle avec leurs identités respectives, la versatilité débordante qui était à l’œuvre, autrefois, dans « Summerteeth ». Désormais, Wilco creuse le paradoxe de sa musique : son extrême concertation et réalisation, versus le naturel de l’exécution, et son semblant de relâchement. L’innovation se cantonne à l’intérieur d’un territoire défini : elle œuvre au-dedans de l’écriture, plus que dans la recherche d’une texture spécifique, ou d’une apparence générale pour chaque album.

Il n’y a plus donc l’effet de concept-album non pas en termes narratifs, mais de tonalité affective, voire de couleur musicale, auxquelles Wilco nous avait habitués depuis « Summerteeth ». Du moins, l’effet est beaucoup moins démonstratif qu’auparavant. Si Wilco en a fini avec sa phase héroïque, autrement dit son grand moment d’apprentissage perpétuel, il n’a rien perdu de sa subtilité ; et c’est même elle qui peut nous faire passer à côté des compositions de « Star Wars », dont la portée et les effets semblent d’emblée trop immédiats, comme si elles manquaient de pâte, de feuilletage, de complexité. Pourtant chaque écoute fait émerger les morceaux avec toujours plus d’audace et de permanence mélodique. Difficile de bouder à l’écoute répétée de « Random Name Generator », « You Satellite », ou des irrésistibles gimmicks basse-batterie de « Cold Slope » et « King of You », du bouillonnant « Pickled Ginger » ou du très « summerteeh-ien » morceau « Taste Ceilling », placé significativement à la croisée des deux « faces ». L’anxiété s’est fait dépasser par le plaisir même si cette « guerre des étoiles », sous son effet d’annonce pompeux et prometteur, était une nouvelle guerre pour rire – un divertissement pour mieux nous ramener après coup, chewing-gum claquant dans la bouche, au sérieux de son affaire musicale.

Wilco « Star Wars »
wilcoworld.net
sortie le 21 août 2015 chez dBpm records

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