Jean-Daniel Pollet – « La ligne de mire » (1958)

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On pouvait difficilement espérer découvrir un jour le premier long-métrage de Jean-Daniel Pollet ; un film « historique » qui a compté parmi les premiers (longs) de la Nouvelle Vague (il est daté de 1958-1960), et que l’on croyait définitivement perdu jusque-là. Sa redécouverte dans une version intégrale aux Archives Françaises du Film (au Bois d’Arcy) tient du petit miracle : un sursaut impromptu comme si le film, très malicieux, lançait un pied de nez posthume à son auteur pour se « venger » de sa relégation. Il faut rappeler que le film est resté quasiment inédit (pas de visa d’exploitation, pas de distributeur, et une poignée projections privées). Il a été vu par si peu de monde (par Pierre-André Boutang, ami proche du réalisateur ; par Jean Douchet ; enfin par Louis Seguin de Positif, auteur de l’unique critique du film, très acerbe) qu’on avait fini par se demander rétrospectivement, s’il ne relevait pas de l’affabulation collective. Soutenu à l’époque par les Cahiers ou Arts, par conséquent assimilé à la Nouvelle-Vague qui émerge, Pollet essuie les plâtres, et subit un retour de bâton qui achève de le décourager. Faute d’avoir pu concrétiser tout à fait ce qu’il cherchait (une sorte de « narration » poétique affranchie des conventions de la fiction), il renonce à sortir le film. Après le grand succès de « Pourvu qu’on ait l’ivresse » (son premier court), Pollet venait de se tirer une balle dans le pied en compromettant son début de carrière. Le rebond se fera d’abord avec « Gala » en 1961 (un deuxième court-métrage en cinémascope, suite indirecte de « Pourvu qu’on ait l’ivresse », et des aventures de Léon/Claude Melki), puis avec l’impressionnant « Méditerranée » (1963, sorti en 1967) que l’on peut regarder comme l’aboutissement des recherches (déjà avancées) de « La Ligne de Mire » – soit la création d’un espace-temps poétique, où musique et voix flottent à contre-temps, dans une sorte d’ubiquité, subjective et impersonnelle à la fois.
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Pascale (Edith Scob), la muse enchanteresse, sous la neige des surimpressions

Légitimement, on pouvait se demander si le film méritait d’être « sauvé » et regardé contre l’avis de son réalisateur. On le disait « défiguré » par l’obstination de Pollet à le faire et le défaire. La première surprise, passée une narration peu orthodoxe, est de voir que le film tient tout à fait, et qu’il n’est pas la créature de Frankenstein annoncée. Il a une fraîcheur et une douceur de ton qui le rattachent à la ligne des films « narratifs » de Pollet : la fameuse saga des Léon réalisée avec son acteur Claude Melki (« Pourvu qu’on ait l’ivresse », « Gala », « Rue Saint Denis », et les deux longs, « L’amour c’est gai c’est triste », « L’acrobate »), et à la veine la plus poétique voire mélancolique de la Nouvelle Vague. Il y a aussi dans le film un ailleurs ludique et chantant qui se rapproche de Rozier, éventuellement de Demy, et qui anticipe les innovations du montage très mental de Resnais. Le film constitue aussi une étape d’importance dans la filmographie du cinéaste, un « work in progress » accompli et inabouti à sa manière, où se conjuguent les deux directions de l’œuvre à venir : narrative et essayiste. Pollet était alors sous l’emprise du Nouveau Roman et des écrivains de la revue « Tel Quel », dont il s’inspirait pour essayer de trouver une forme cinématographique bien à lui. Il cherchait à formuler ses aspirations très personnelles de cinéaste – une écriture par ressacs, en manière de boucle et de spirale, plutôt paradoxale et « anachronique ». Le récit, autant dire les images, y sont souvent distanciées par la voix off qui les commente en permanence comme un album de souvenirs rejoués. Ici, c’est la voix du protagoniste, Pedro, un jeune châtelain dilettante, habitué des voûtes des cabarets parisiens. Elle dialogue librement avec les séquences, et en ré agence l’ordre, au gré du ressouvenir, de la fantaisie, d’un coq-à-l’âne émotif.

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Pedro (Pierre Assier), le musicien dilettante, de retour au château familial

Mais il faut tout de même rassurer le spectateur : « La ligne de mire » n’est pas un film spéculatif. Il porte en lui une dimension expérimentale qui le rend fascinant, intriguant, et un peu déroutant, comme s’il enregistrait en direct la mue du cinéaste et de son cinéma, mais sa narration reste ludique et très « ancrée » (de nombreux clins d’œil cinéphiles en animent le cours). Pedro, incarné par Pierre Assier (véritable chansonnier et comme Melki, acteur « accidentel » des films de Pollet), retourne dans le château de son enfance, après quelques années de nomadisme guitare en bandoulière. Ce sont des années dont on percevra au cours du montage quelques fragments, furtifs et répétés. Il y retrouve son oncle et une poignée de rôdeurs assez interlopes qui se livrent la nuit venue à des trafics clandestins (un vestige allusif de la guerre d’Algérie). Le personnage lui, est une boucle d’indécision : il est coincé dans un entre-deux immature (et on peut y lire sans mal un portrait du réalisateur, tissé à l’autodérision). Pedro est sans identité sociale définie. Il prolonge encore ses années de bohème, mais son insouciance se voile de mélancolie avec le temps. Sa situation de privilégié n’est pas plus confortable : il vaque, fantomatique, ignoré par les siens qui le regardent à peine ou l’insultent (son jeune frère de « Sciences po » le toise, l’air dégoûté). Le film, très subjectif (nous suivons en funambules le flux de conscience de Pedro), baigne dans l’espèce de « saudade » enjouée que le personnage joue à satiété pour oublier sa vacuité. Cette chansonnette devient le leitmotiv qui donne son rythme et son ton au montage tout entier : fait de petites sautes, de retours magnétiques, parfois rieur et (ça ne s’invente pas) forcément un peu triste.

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Le rôdeur intrigant du château (Claude Melki), tantôt candide, tantôt menaçant, en salopette de Charlot

Il ne faudra pas cacher non plus que « La ligne de mire » doit son charme, pour partie, à ses limites. Pollet y cherche une forme de récit, moins fonctionnelle donc que poétique, et (ab)use du retour obstiné des mêmes séquences, quitte à freiner ou carrément exténuer toute progression ou lisibilité narratives. Vu selon ce critère, propre au récit conventionnel, « La ligne de mire » serait une déception. Car le film est précisément construit sur l’irrésolution et la confusion des lignes temporelles. C’est un « suspens » à tous égards (du personnage, de la temporalité et des lieux vaporeux) qui participe non pas d’une ligne de mire policière, mais plutôt d’un mirage poétique – un fil somnambulique fait de petits pas incertains, dans la pénombre enchantée d’une semi-réalité. Il ne faut donc pas trop se fier à l’image du titre, voire à celle du packaging, qui pourrait laisser espérer une série noire ludique, dans la veine d’un « Tirez sur le pianiste ». L’argument policier reste nébuleux, sa trame est lâche, elliptique (chantage ? trafic ? manœuvres d’un majordome ?). Pollet le réduit à un « sous-texte » diffus. Il représente surtout une étape initiatique qui participe du périple introspectif de Pedro. Dans la mémoire du personnage, fantaisiste, lacunaire, le vécu et le revécu se mélangent, et les impressions se confondent ; les heures, les saisons, le jour, la nuit, le début, le milieu, la fin – c’est une sorte d’enroulé permanent sans marques ni ruptures. Polar

L’imaginaire du polar : un rébus détricoté « En quatrième vitesse » ?

On peut donc juger le film avec un peu d’ambivalence. Comme les pairs de la profession (mais sans la médisance ou l’apriori revanchard), on peut être déçu par ce montage expérimental décousu, qui ne tient pas tout à fait ses promesses. Davantage qu’un film accompli, on peut lire le film comme une déclaration d’intention qui déploierait encore, avec un semblant de maladresse, l’intuition de l’œuvre à venir. En ce sens, « La ligne de mire » s’adresse peu être davantage à ceux qui voudraient approfondir la connaissance des films de Pollet (et c’est une sacrée opportunité !), qu’à ceux qui noueraient un tout premier contact avec elle. Pour ceux-là, il est préférable d’en passer d’abord par l’un des films clés de l’une des « deux veines » du cinéaste, voire mieux, par un film pris dans chacune d’elles parmi les plus indiscutables : « L’Acrobate » et « Méditerranée », « Dieu sait quoi » et « L’amour c’est gai… », « Le Horla » etc. Et l’on ne se désolidarisera que sur deux points vis-à-vis du réalisateur en reprenant pour partie certains discours des boni (en particulier celui de Jean-Paul Fargier). D’un : ce film, occulté par son auteur, est un peu plus qu’une déclaration d’intention désarticulée. Il « tenait » déjà, malgré les paradoxes de sa narration qui travaillait autant à sa ruine (un motif et un thème récurrents chez Pollet) qu’à sa construction. Deux : ce « premier » film prouvait aussi qu’il n’y avait pas deux Pollet, l’un populaire, l’autre chercheur-essayiste, comme on l’a caricaturalement répété, mais que les deux veines se conjuguaient (plus qu’on voulait le dire) au sein des mêmes films, dans leur contenu, leur ton, et ce malgré leurs différences d’aspect apparentes.

Le film est édité par Pom Films, déjà auteur d’un gros travail d’édition sur le versant « essayiste » de l’œuvre de Jean-Daniel Pollet. De nombreux compléments accompagnent cette édition comme celle des autres films. Il existe, en introduction ou en complément, deux livres des éditions de l’œil. L’un est plutôt monographique : « Tours d’horizon / Jean-Daniel Pollet » par Suzanne Liandrat-Gigues et Jean-Louis Leutrat. L’autre, intitulé « L’Entre Vues », est une sorte de dialogue ludique entre Gérard Leblanc et Jean-Daniel Pollet.

« La ligne de mire » de Jean-Daniel Pollet (1958, DVD) sorti fin juillet 2015 chez Pom Films

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