magie tchèque

Malavida a ressorti trois films de Karel Zeman au cinéma, avec le Musée Karel Zeman de Prague et les Archives Nationales du film (la NFA tchèque). Ce sont « Voyage dans la Préhistoire » (1955), le deuxième long-métrage, et deux œuvres emblématiques un peu plus tardives : « Le Baron de Crac » (1961) et « L’arche de M. Servadac » (1970), dans lesquelles Zeman atteint une invention plastique tout à fait sidérante.

Baptisé le « Méliès Tchèque », Zeman était effectivement un grand inventeur de trucages et un illusionniste, perpétuant le charme et l’artisanat des trouvailles originelles, tout comme la poésie de Méliès, mais en les élevant à un degré de virtuosité inédite, une sorte de parachèvement doublé d’une ambition narrative gargantuesque. Chaque film, à sa vision, se présente comme un grand bazar d’évènements, formellement et narrativement très élaboré, mais qui devient presque illogique, à force d’enchaînements improbables, d’humour, et de fantaisie un peu absurde. Il s’agissait souvent pour le réalisateur d’égaler la littérature fantastique et le roman d’aventure du siècle précédent ; d’en élever le génie visionnaire, et autant l’ingénuité, grâce à l’invention artistique du siècle présent : le cinéma, avec son effet de réalité mais aussi sa puissance imaginaire. Venant après les grands réalisateurs du muet, Zeman est, en un sens, l’héritier des pionniers du cinéma fantastique. Il a réalisé à sa façon inimitable (une sorte de grand artisanat de studio), l’une des matrices du cinéma de genre contemporain, mais dans son versant le plus poétique et ludique.

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Avec « Voyage dans la Préhistoire » en 1955 (son deuxième long-métrage), Zeman adapte pour la première fois Jules Verne. Il s’inspire librement du « Voyage au centre de la terre » (1864) et des gravures réalisées pour illustrer la collection originale des « Voyages Extraordinaires » chez l’éditeur Pierre-Jules Hetzel. C’est un essai de long-métrage d’animation très audacieux dans un contexte technique, où les effets spéciaux, loin d’être encore une industrie, demeuraient un artisanat balbutiant, qui plus est dans une économie, celle du bloc de l’Est, à priori moins développée que celle du grand rival américain. Dans le film, un petit équipage de jeunes garçons, d’une dizaine d’années, remonte en radeau le fil du temps et des âges, vers une origine préhistorique. Leur pérégrination, faite de stations impromptues pour bivouaquer, leur permet d’assister depuis la rive aux manifestations des monstres préhistoriques, des prédateurs qui s’affrontent entre eux, ou viennent les menacer durant leurs investigations. « Voyage dans la Préhistoire » amorce le projet formel que Zeman va parfaire dès les réalisations suivantes : celle d’un long-métrage où séquences en animation et acteurs réels se confondraient pour former un tout homogène.

Forcément limité par les trucages, Zeman opte pour un principe d’insert des séquences animées au sein du film, encore un peu archaïque, mais déjà astucieux dans ses transitions. Il fait alterner les figurines des monstres animées image par image, qui sont observées à distance par les garçons depuis l’embarcation, avec, lors des étapes terrestres, le corps gigantesque des animaux préhistoriques, de grands costumes ou des membres qui sont manipulés, pour les faire interagir avec les acteurs. A défaut de pouvoir tout à fait mêler l’un et l’autre, Zeman joue principalement sur le premier dispositif, celui scénique du radeau et de la rive, cette dernière devenant un tableau, en fond de perspective, un écran sur lequel se projette, quasiment, l’imaginaire des illustrés. Zeman utilise déjà, au-delà de la limite technique, tout le potentiel poétique du procédé. Les dessins des ouvrages de Verne semblent s’y animer, comme une toile de fond devenue vivante. Cette impression est d’ailleurs soulignée par la présence, mise en abime dans le récit, d’un manuel scolaire illustré qui sert de guide aux quatre garçons de l’équipée. Si les créatures animées image par image restent encore un peu maladroites, et le dispositif en deux plans assez voyant, tous deux ont un charme, à la fois naïf et primitif, qui adhère pleinement à la vision des jeunes héros. Après l’adaptation par Harry O. Hoyt en 1925 du « Monde Perdu » (1912) de Conan Doyle, et avant son remake en 1960 par Irwin Allen, c’est l’une des premières tentatives de figurer le monde jurassique avec ses monstres sur l’écran (entre eux, il faudrait aussi ajouter le célèbre combat du « King Kong » (1933) de Cooper et Shoedsack). Le film sortira d’ailleurs au États-Unis en 1960, en profitant d’un nouvel engouement pour le fantastique, qui allait de pair avec le progrès des sciences et la conquête spatiale de ces années-là, sources d’un renouveau ponctuel de la science-fiction au cinéma (un producteur-réalisateur américain, George Pal, émigré d’origine hongroise, fera d’ailleurs plusieurs adaptations fameuses de H. G. Wells).

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« Le Baron de Crac » (1961) est une sorte de super-fantaisie qui met en scène un jeune cosmonaute Tonin, et, entres autres personnages littéraires illustres puisés dans l’imaginaire collectif, le fameux le baron de Munchaüssen, surnommé de « Crac » pour sa propension à l’affabulation. Ce vieux capitaine de cavalerie allemand du 18ième siècle, devenu mercenaire à la solde de l’armée russe, était un personnage réel. Ses exploits fantaisistes, d’abord recueillis de son vivant par l’écrivain allemand Rudolf Erich Raspe, et remaniés par Gottfried August Bürger, ont donné lieu à d’innombrables récits et suites, traduites et illustrées (par Théophile Gautier fils et Gustave Doré en France). Le film de Zeman en reprend quelques fameux épisodes comme le voyage du baron, à cheval sur un boulet de canon, qui l’a conduit à la lune ; le séjour dans le ventre d’une baleine ; ou la lutte contre le sultan turc. Les aventures du baron avaient déjà été adaptées au cinéma par Méliès. Elles seront reprises notamment par Terry Gilliam en 88, lui-même grand admirateur de Zeman et Méliès. Dans la version de Zeman, le baron, personnage de mentor un peu ridicule mais plein de panache, prend sous son aile le jeune Tonin qu’il entraîne, pour lui faire revivre de vivo les chapitres de ses aventures rocambolesques. Cette initiation sera fréquemment contredite par la conduite du baron, personnage vantard, vaniteux, et parfois plus infantile que son protégé, mais dont la principale exemplarité est d’avoir su préserver son appétit de vie et d’aventures, autrement dit, une âme d’enfant.

« Le Baron de Crac » se distingue par son accomplissement et son équilibre dans la filmographie de Karel Zeman, dont il constitue peut-être le chef d’œuvre. Outre son invention, son humour et sa grande richesse, le film parvient à lier les épisodes de sa narration sans que leur juxtaposition soit flagrante ou d’une mécanique trop répétitive. C’est d’ailleurs le seul reproche que l’on pourrait faire aux films de Zeman : malgré leurs réussites plastiques inestimables, leurs narrations, qui cumulent les aventures successives comme des tableaux quasi autonomes, donnent l’impression de courts films additionnés au dépend du rythme, de l’équilibre général et des respirations. Les films restent en somme tributaires d’un modèle littéraire en feuilleton, et d’un perfectionnisme du détail, qui finit par rendre l’ensemble un peu trop compact et égal. Même une réussite comme « Les Aventures Fantastiques » a ce défaut qui est inversement une qualité : celle d’une riche accumulation qui tend parfois au trop plein. En même temps, ce reproche tombe en partie, car la particularité des films de Zeman est d’être avant tout des récits à voir, irracontables en soi, au sens d’une chronologie suivie et d’une histoire linéaire. Ils avancent en « pelote », dans des semblants de digressions et de répétitions, par analogies et rimes visuelles, en enrichissant leurs motifs plastiques. Quoi qu’il en soit le « Baron de Crac » ne produit aucune lassitude sur la longueur. C’est l’un des récits les plus trépidants et enlevés de Zeman, malgré une narration toujours abondante et chargée. Le film est à l’image d’une grande et généreuse commode dont on ouvrirait goulument les tiroirs un à un, au risque de s’y engloutir. En ce sens, il est un peu le modèle de ces récits fantaisistes, en « hyperbole » et surenchère, très caractéristiques, que Zeman composera dans tous ses autres grands films, avec cette fièvre de miniaturiste, frénétique, et insatiable.

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Au début des années 60, Karel Zeman était devenu avec « Les Aventures Fantastiques » et « Le Baron de Crac », un maître du cinéma d’animation, qui maîtrisait une grande diversité de techniques, du dessin à proprement dit jusqu’aux marionnettes animées en stop-motion, et plus particulièrement, ce dont il se fera dorénavant une spécialité – le mélange d’acteurs et de prises de vue réelles avec des éléments artificiels (décors, illustration, peinture ou volumes animés). Pas de grossièreté dans les trucages et les transparences chez Zeman, mais au contraire une perfection artisanale, dont on serait bien en mal même aujourd’hui d’égaler la technicité, et surtout, l’invention poétique. Zeman a créé un univers visuel animé proche des éditions illustrés de la littérature du 19ième siècle, mélangeant récit d’apprentissage très fantaisiste, roman d’aventure, d’exotisme et de science-fiction, voire contes populaires. Ses modèles sont à chercher autant dans les gravures de ces éditions, celle de Gustave Doré entre autres, que dans le contenu littéraire à proprement dit. Sa manière de raconter est à la fois anachronique et résolument moderne ; elle procède comme un feuilleton baroque, tableau sur tableau, dans un jeu de relance incessant pour toujours retarder, comme un enfant au moment du coucher, la fin de l’histoire – ou bien pour amorcer indistinctement la course des rêves. Ce n’est donc pas un hasard si Zeman a tenu ce pari de mettre plusieurs fois en film les récits fantastiques de Jules Verne, en y insufflant une sensibilité, tenant à sa personnalité et à sa culture tchèque, doucement absurde et indisciplinée. Contre la réalité des temps et le diktat d’un ordre technique, militaire et politique, Zeman prônait une liberté d’évasion, un soi inaliénable de dérision qu’il ravivait par ses fables échevelées. Les récits ne sont pas loin du surréalisme dans leurs emboîtements d’évènements extraordinaires qui défie la logique – mais sans aucune provocation agressive. En somme, c’est une sorte de rire qui agit sous cape dans ces fabulations hors du temps, dans des mondes ou des chronologies parallèles, mais qui ne sont jamais sans allusion au nôtre, et au sien.

Le troisième film à sortir en salle, « L’arche de M. Servadac », est réalisé 10 ans après « Le Baron de Crac » en 1970. Connu aussi sous le titre de « Sur la Comète », il clôt un cycle de 4 films très librement inspirés des livres de Verne, qui constitue le centre de l’œuvre. Entre temps, Zeman a réalisé deux autres long-métrages : « Le journal d’un fou » en 1964, un récit picaresque se déroulant au 17ième siècle durant la Guerre de Trente Ans, et « Le dirigeable volé » en 1966, une nouvelle adaptation de l’univers de Jules Verne à partir de son roman, « Deux ans de Vacances ». Inspiré « d’Hector Servadac« , un des récits les plus curieux et loufoques de Verne, « L’arche de M. Servadac » est le dernier film où Zeman utilise sa technique sophistiquée, mêlant animation et prises de vues réelles. En effet, après l’écrasement du Printemps de Prague en 68, le pays connaît deux décennies de durcissement idéologique. C’est la période dite de la « Normalisation », qui est un retour aux normes totalitaires. Contraint par le régime d’abandonner son langage formel, jugé trop proche des avant-gardes, donc de l’art bourgeois dégénéré des pays de l’Ouest, Zeman réalisera trois autres longs-métrages dans une écriture proche du dessin animé, inspirée des illustrations des contes folkloriques : « Sindbad » en 1974 (le film réunit 7 courts-métrages qui narrent les aventures de Sindbad le marin, réalisées entre 71 et 74), « Krabat, l’apprenti sorcier » en 1977, et une ultime réalisation en 1980, « Jeannot et Mariette ». Zeman s’approprie cette pesante contrainte pour innover à l’intérieur d’un langage contrôlé avec toujours autant de poésie. Il anime le dessin sans chercher à imiter le relief, par plans découpés, comme des marionnettes de papier articulées, dans une platitude qui figure celle de la page illustrée…

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« L’arche de M. Servadac », est un dernier sursaut de fantaisie dans l’œuvre de Zeman, un appel résolu à l’évasion, une sorte de grande hyperbole rêveuse. En même temps, le film porte en lui une mélancolie, surtout dans sa résolution finale, qui fait tacitement écho au Printemps de Prague, à ses espoirs déçus et réprimés. Le récit est remémoré par son personnage principal, Hector Servadac, qui fût autrefois, lorsqu’il était un jeune officier de l’armée coloniale en Algérie, le témoin et l’acteur d’une série d’évènements extraordinaires. Le passage d’une comète, en frôlant la terre, a entraîné la propulsion dans l’espace d’une partie du continent africain, arrachée à la terre. La garnison française, les arabes rebelles, et les marchands d’arme, se retrouvent ensemble, avec leur bout de planète, en voyage sur l’orbite de la comète. Mais durant cette aventure « extra-terrestre », le jeune capitaine Servadac, reste davantage préoccupé par la conquête d’Angela, une belle jeune femme sortie de son imaginaire, que par les luttes intestines qui opposent son armée aux rebelles. Tandis que l’approche de Mars annonce une collision mortelle, la planète connaît un moment de paix inouï, qui annule les luttes, l’argent, et les armes, au profit d’un répit fraternel avant la fin du monde. Mais un retour impromptu sur terre abolit cette harmonie très éphémère, et rétablit de fait, les anciennes hiérarchies…

« L’arche de M. Servadac » reprend en grande partie les ingrédients des films précédents, réalisés en s’inspirant plus ou moins directement de l’œuvre de Verne, tout en les amplifiant dans un point d’orgue, en forme de grande utopie fantaisiste. Zeman y célèbre autant le romancier que Méliès le cinéaste. Il multiplie les trucages inventifs, des sortes de collages empruntés aux arts plastiques (dans les traditions de Dada, des surréalistes), qui deviennent une nouvelle grammaire de cinéma, colorée et tonitruante. On y retrouve dans le personnage de Servadac, un jeune premier d’un naturel indiscipliné ; mais aussi une aventure sentimentale pleine de joliesse et des péripéties cosmiques à cheval entre plusieurs planètes… La dimension de satire est patente même si elle reste formulée à travers l’humour et la légèreté de la fable. Elle pointe évidemment le militarisme, le ridicule des autorités et leurs paternalismes, ainsi que l’ensemble des vanités humaines, avec l’absurdité des guerres coloniales en toile de fond.

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Les films de Karel Zeman, tout comme les films d’animation en général, sont assimilés aujourd’hui comme hier (par le régime communiste) à un genre ou un public principalement enfantins. C’est certes vrai mais ils ne s’y réduisent pas, particulièrement quand il s’agit des grands pionniers de l’Europe de l’Est, prédécesseurs ou contemporains du cinéaste, qui concilient imaginaire et réalisme, parabole et divertissement (on pense à Ladislas Starewitch, Garri Bardine, et à l’autre géant tchèque de l’animation : Jiří Trnka). Ce cinéma, n’est pas codifié pour un public unique ou schématisé (entendez simplifié) dans un souci « d’intelligibilité ». Bien au contraire, les films gardent une densité métaphorique, et presque un trop plein fantastique, qui les préserve de l’épuisement, ou d’une lecture univoque. Ils ouvrent des échappées inconscientes et des sous-textes imagés. Et quand bien-même ils ne se limiteraient qu’à cela, stimuler un imaginaire rieur chez l’enfant ou l’adulte, ils le font avec une telle maestria qu’ils échappent au genre pour s’imposer, au-delà des catégories filmiques et des a priori qui pèsent sur elles, en œuvres de cinéma à part entière. Il faut donc redécouvrir, en famille ou bien seul, fièrement et sans rehausseur, la poignée de chefs-d’œuvre que sont : « Le Baron de Crac », en premier lieu, « L’arche de Monsieur Servadac » » et « Voyage dans la Préhistoire ».

Les films sortis en salle le 27 mai 2015

À l’exception de « L’arche de Monsieur Servadac », inédit en vidéo pour l’instant (mais prévu cette année), tous les films sont édités en DVD par Malavida.

Pour d’autres informations, on peut se rendre également sur le site du Musée Karel Zeman à Prague, l’initiateur, depuis son ouverture en 2012, de la restauration et de l’édition des films en DVD.

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