(trois synesthésie)    polyphonie d’images

Syn_Oceanie

Belmont, Portal – Belmont, Portal, Jenny-Clark, Schwarz : deux polyphonies de suite. Je découvre Charles Belmont avec le documentaire « Océanie », sur l’invitation de Marielle Issartel, qui l’accompagna durant une vie de création partagée, et qui œuvre aujourd’hui à diffuser ses films.

La rétrospective se tient au Cinéma la Clef, à Paris, un cinéma de quartier qui est une petite institution en soi, un lieu très vivant de rencontre et d’échange sur le cinéma indépendant, engagé et cosmopolite. Dans le programme, « Océanie » (2002) est présenté comme un documentaire musical, ce qui est vrai mais un peu approximatif car le film embrasse un sujet bien plus large, celui du dialogue entre les cultures. Il fait la part belle aux chants et danses des arts océaniens, qui sont filmés à l’occasion du festival des Arts du Pacifique à Nouméa en 2000. Les ponctuations musicales « extra-diégétiques » sont l’œuvre de Michel Portal, le clarinettiste, en conversation avec un didgeridoo. C’est enfin Ariane Mnouchkine, la metteuse en scène du Théâtre du Soleil, qui va rencontrer les « artistes », pour interroger la représentation qu’ils donnent de leurs chants et musiques rituelles pour un public exogène.

« Océanie » est en ce sens, davantage un documentaire sociologique et ethnographique, sur la possibilité utopique d’une communauté, élargie au monde entier, qui se rencontrerait pacifiquement dans l’universalité et le particularisme des arts. Art et politique renvoient l’un à l’autre dans une métaphore transparente. C’est le dialogue très immédiat des cultures océaniennes entre elles, envers positif des violences passées (le documentaire enregistre le projet formulé par Marie-Claude Tjibaou de se réconcilier avec les assassins de son mari et de Yeiwéné Yeiwéné), et celui qui, dans un effort de partage, s’ouvre à la grande communauté du monde, même si l’économie touristique menace de muer ces arts en un folklore de pacotille.

Syn_Clem

On retrouve Michel Portal en duo avec Jean-François Jenny-Clark dans la bande originale de « Pour Clémence » en 1977, un film de fiction projeté le lendemain, et toujours réalisé par Charles Belmont quelques 25 ans auparavant. Jean Schwarz du GRM, ponctue la piste sonore de bruitages électro-acoustiques, qui prennent du fait de leur mixage très affirmé une force détonante, un peu comme dans les films de Jacques Tati… La musique agit, de même que les voix off démultipliées, comme un commentaire de l’action, tantôt bienveillant, ironique, grotesque ou cassant, avec encore un semblant de primitivisme, simulé dans les vocalisations instrumentales ou le bourdon des ostinati rythmiques. Michel, un ingénieur aéronautique, en charge des calculs du Concorde, refuse une mutation en province et se voit menacé de licenciement. Il partage le sort des autres cadres, indociles ou « trop » âgés, mis en « vacances » de force, et vidés d’une raison de vie que le travail leur a donnés. Que faire alors du temps disponible qui est passé abruptement de peu à trop ? Comment justifier de sa « vacuité » ; essuyer la honte du chômage ? C’est tout le temps social qui vole en éclat, et sa mécanique représentative, comme en atteste le montage fragmenté du film, dans un geste subversif de remise à plat.

Mais pour Michel qui est devenu l’homme au foyer, il faut également assumer son « dérèglement » dans l’intimité vis-à-vis de sa compagne puis de ses voisins, avec le surplomb inquisiteur d’un ordre social, que chacun, en auto-censeur, a intégré en soi. La grande intelligence du film est de ne pas céder à une morale dénonciatrice trop édifiante, ni à une restitution trop égotiste de cette crise (pas comme celles que traversent les personnages des films de Sautet). La (més)aventure de Michel, encore jeune quadragénaire, passe par le filtre collectif du tout un chacun, et se diffracte dans plusieurs points de vue : celui de sa femme professeur qui interroge les rôles conjugaux ; celui de Clémence, leur petite fille encore ingénue à qui est dédiée le titre ; et par cette grande mosaïque de regards et de voix anonymes qui enveloppent le film, pour en faire un portrait global de la société française.

« Pour Clémence » est donc une fable polyphonique, une déconstruction enfantine du « monde » que l’on se fait du travail, qui est comme un coup de pied tonitruant dans le grand mécano de l’ordre économique. Portal, Schwarz et Jenny-Clark, ne sont que des voix parmi d’autres, dans le dialogue dissonant de soi avec soi, petite ou grande schizophrénie collective, effort pour se libérer du conditionnement généralisé. Contre cette idéologie qui les a remplacées toutes, il faut réapprendre à écouter, à regarder, à être disponible pour soi et autrui. Recoller si possible les morceaux de son individualité pour renouer avec une musique intime et sociale qui ne nous est plus dictée par la morale économique.

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