(deux synesthésie)   objet musical

1_Evening

L’attachement au disque, support et objet physique, vinyle ou CD, est déterminé par le visuel, le graphisme, les notes de pochettes, les mots arrêtés des « lyrics » dont on peut mesurer à l’écoute du disque, la façon d’en appuyer certains mots, phrases, pour en faire des saillies autant sonores qu’imagées. Le visuel graphique et photographique d’un disque fixe son identité, mais il est aussi un appel imaginaire, un prolongement complémentaire. C’est la plus grande faillite des « supports virtuels » : leur imaginaire est déréalisé, un jpeg et un pdf en guise de compensation, tout au plus. C’est maigre et trop désincarné, plein de manques, impalpable.

Je découvre le dernier album de « The Apartments » et son visuel feutré, gris-sépia, signé Pascal Blua avec la photographe Vivienne Gucwa. Comme les autres visuels des albums de The Apartments, celui-ci m’aide à fixer une photographie mentale du contenu musical de l’album. C’est un jeu d’associations, forcément lacunaire, mais qui opère chez moi. Je peux y projeter dans un sens comme dans l’autre toutes les ambiances et les sentiments ressentis. A vrai dire, aucun des albums de The Apartments n’échappe à cette règle, chacun fait sens, surtout le premier d’entre eux, avec cette photo flou et insituable d’une citerne à eau sur un toit new-yorkais, qui semble venir d’un arrière-temps, un ailleurs crépusculaire et rural, comme si les tableaux flous de Gerald Richter s’amalgamaient avec les teintes de la peinture flamande, dans une campagne imaginaire de l’Amérique profonde. Le nom de l’ingénieur du son, Victor Van Vugt, pourtant australien, ne fait que cautionner cette rêverie.

Mais revenons à « No song, no spell, no madrigal ». Le graphisme (l’artwork pour parler le chinois international) est forcément connoté. Il renvoie délibérément aux couleurs du label 4AD, et à son imagerie, un peu gothique et new wave, en phase avec la vague sombre des années post-punk, mais mâtiné d’un imaginaire rétro, comme les images flétries et un peu fanées d’un album photo des années 50 ou 60. On pense immanquablement au design graphique des disques de jazz historiques du label « Blue Note ». Les photographies du fondateur du label, Francis Wolf, étaient mises en scène dans un espace typographique volontiers détonnant, avec des jeux de zoom et de décadrage, traversés par de larges aplats de couleurs, comme les filtres nocturnes d’un club de jazz très animé. Reid Miles en était le designer graphique ; une sorte d’alter égo de Saul Bass, qui oeuvra lui aussi un peu dans la même direction pour ses génériques de film, celui d’une animation graphique et typographique mi-abstraite et ludique. Le travail de Pascal Blua, sans totalement pasticher ces références, se situe dans cette lignée « vintage », une touche de contemporanéité en plus dans le traitement des typographies aux empattements angulaires. Il s’agit clairement de signifier une forme d’écriture chez Walsh, à la fois chargée d’influences passées, mais qui atteint une sorte de luminosité tout à fait intemporelle, que l’on ne pourra jamais totalement classer dans un classicisme rétro, ni tout à fait dans l’actualité. Un entre-deux cotonneux et très personnel.

A l’écoute du dernier Apartments, je pensais forcément aux autres grands songwriters de ces années (90) qui, un peu comme Walsh, se sont tenus à l’écart du cirque médiatique et promotionnel, pour des raisons qui leur appartiennent. Michael Heads est le premier qui me revient instantanément à l’esprit. Il faut dire que la pochette de « Waterpistol » de Shack (l’original de 1995, chez Marina records avec le design graphique de Stefan Kessel, et les photographies noir et blanc granuleuse de Hans Erikson, Hubs Floter, Ghetto Records, Klaus Lehnartz et Jurgen Vollmer) était très proche de cette esthétique-là, une sorte de fix (arrêt) temporel ; et que la tendance aux ornementations « baroques » est un point commun, très flagrant, partagé entre les deux productions (à l’échelle globale des œuvres respectives des leurs deux auteurs). Concours de circonstance, Pascal Blua a également signé, outre la couverture de l’album de The Apartments, et la direction artistique du nouveau site du groupe (http://www.theapartments-music.com), celle du EP de Michael Head & The Red Elastic Band, sorti en édition limitée (rapidement épuisée) chez Violette records en 2013. Comme quoi tous les chats sont gris et se rejoignent, matous et souris, aux petits matins sépia de la pop-musique…

2a_Apart, No
2b_Shack
2c_Shack
2d_Shack

The Apartments « The Evening visits… and stays for years » (1985-2015, Peter Milton Walsh/Captured tracks) | The Apartments « No song, no spell, no madrigal » (2015, Ryley rec./Microcultures) | Shack « Waterpistol » (1995, Marina rec.) | Michael Heads & the Elastic Band « Artorius Revisited EP » (2013, Michael Heads/Violette rec.)

Artwork & graphic design : Pascal Blua ; Stefan Kessel | Photos : Peter Milton Walsh ; Vivienne Gucwa, Fontilan ; Hans Erikson, Hubs Floter, Ghetto Records, Klaus Lehnartz, Jurgen Vollmer

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