petite porte

Nulle pesanteur biographique ou hagiographique ici. Avec « Anton Tchekhov 1890 », René Féret dresse un portrait domestique de l’écrivain russe, saisi au cœur des siens dans une ronde de sentiments et de gestes, presque ordinaires. Un mythe humanisé, modeste médecin de campagne de son état, qui découvre son génie.
Un film limpide, emmené par une savoureuse troupe d’acteurs.

Deux ans après « Le prochain film », le cinéaste René Féret revient à une veine historique, en adaptant un épisode de la vie d’Anton Tchekhov. C’est une sorte de nœud crucial dans l’existence de l’écrivain russe alors âgé de 29 ans, qui est arrêté par la date titre, 1890. Tchekhov, qui continue d’exercer sa profession de médecin, et vient juste d’accéder à la notoriété publique pour ses écrits (la consécration du prix Pouchkine ; l’édition massive de ses nouvelles ; et un projet de pièce de théâtre : « La Mouette »), se remet radicalement en cause suite au décès de son jeune frère tuberculeux Kolia. Il décide d’honorer la promesse faite à ce dernier de se rendre sur l’île de Sakhaline, située sur l’extrémité orientale du pays, pour témoigner des conditions d’emprisonnement indignes des forçats, et tout autant de l’extrême dénuement de ses habitants, avec à l’horizon le poison de la prostitution enfantine. Alors qu’il est tenté d’abandonner définitivement l’écriture, ce voyage est aussi pour Tchekhov l’occasion d’éprouver sa vocation : une remise en jeu de l’art, de sa futilité et de ses présomptions, contre le sérieux d’une œuvre sociale…


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Alexandre, l’aîné des frères Tchekhov (Brontis Jodorowsky)

Dit comme cela, le projet pourrait crouler sous la solennité, mais ces évènements intenses et décisifs s’inscrivent dans le fil d’une chronique familiale, comme dans les précédents films du réalisateur. Il n’est pas donc tant question d’une grande destinée artistique, et d’une biographie tragique, que de la douceur d’une fratrie dont Anton, et aussi sa sœur Macha, constituent le centre et le point d’équilibre, épousant presque malgré eux le rôle de parents par substitution. Cette approche dédramatisée, quasiment enrobée d’une bonhommie enfantine, fait bien sûr écho au regard amusé de Tchekhov, et à son humour littéraire. Le récit en épouse l’humeur, par son déroulement fluide et son ton enlevé. Le drame est là mais non marqué ; il s’inscrit indistinctement dans le cours de l’existence, des chamailleries fraternelles, parmi les choses de la vie, sans plus de pesanteur. La composition du personnage d’Anton (Nicolas Giraud), non seulement celle de son tempérament mais aussi de son physique paradoxal, avec ce regard d’enfant campé dans un corps prématurément vieilli, une épaisse chevelure grise en trophée, tignasse d’un garnement encore facétieux ou épis de gravité, en est tout à fait symptomatique. Le foyer des Tchekhov, faute d’adultes vaillants, est composé de « grands » enfants livrés à leurs jeux, partagés entre effort de subsistance et aspirations artistiques.

Ce brossage enfantin s’étend aussi aux personnalités artistiques illustres – de Philippe Nahon / Gregorivith à l’éditeur-mécène Souvorine / Jacques Bonnaffé – qui viennent dénicher Anton pour lui signifier une valeur littéraire, que lui, ne prend pas au sérieux. Ecrire « sous couvert », avec des pseudonymes farfelus comme autant de déguisements parodiques, ne constitue à ce stade qu’un moyen de se faire de l’argent pour faire vivre sa famille ; un expédient qui est parfois plus lucratif que l’exercice de la médecine en campagne, parmi une population pauvre, et le plus souvent incapable de payer les consultations. Tolstoï lui-même, campé par Frédéric Pierrot en ogre rodinien, mythique et taillé comme la statue de Balzac, arbore encore sous la broussaille et les grondements, un regard d’enfant ahuri. Cette tendre démythification des figures trouve son terrain de jeu dans les postiches capillaires de la reconstitution historique, tous encore marqués par une mise très dix-neuvième. Un humour traverse ces favoris, moustaches, barbes, et toisons aux incongruités baroques, que l’on s’amuse à tripoter, comme ce petit enfant dans le cabinet médical, qui gratte machinalement (et non sans affection) la barbiche de son tuteur, écoutant la fable que lui raconte Anton pour le dissuader de fumer en cachette.

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Tolstoï (Frédéric Pierrot)

Comme « Le prochain film » où le réalisateur incarné par Frédéric Pierrot, narrait à sa compagne ce qu’il souhaitait filmer dans son projet, et comment – une comédie faite de petits riens, un peu chorale, légère et prise sur le vif –, le film « Anton Tchekhov 1890 » comporte lui aussi une scène qui met en abyme, entre clin d’œil ludique et aveu d’intentions, les principes de sa mise en scène. Il s’agit sur la fin du métrage, du moment où Anton assiste aux répétitions de « La Mouette » et vient, plutôt dépité, en corriger l’interprétation, bien trop affectée. Il dira aux acteurs : « il faut rendre les souffrances comme elles s’expriment dans la vie, avec une intonation simple », opposant la simplicité des gestes, des déplacements, des regards, aux intentions de jeu qui détruisent les personnages et la véracité. Ce film, comme les autres de Féret, et peut-être davantage encore en raison de la figure historique qu’il dépeint, évite le pathos dramatique. Et c’est encore un récit de vie, d’apprentissage. Les coups durs – un jeune enfant qui décède dans les bras d’Anton, les coups de fouet infligés à un prisonnier de Sakhaline, ou la fin d’une relation passionnée – se fondent dans une égalité de ton presque « déceptive » et déroutante, comme s’il ne fallait pas qu’un mot soit plus haut qu’un autre ; et qu’ils ne soulignent pas leurs effets dramatiques. C’est somme toute les mêmes principes – une description ténue et pudique des courants de vie – qui étaient à l’œuvre dans les récits de cette autobiographie familiale, à laquelle revient fréquemment Féret, très frontalement ou par l’entremise d’un chambranle fictif, un peu de biais, comme ici. C’est l’art qui se confond sans discernement avec la vie, s’y achoppe, ou qui tente d’en reproduire l’évocation au plus juste.

A côté de cela, il y a les concessions romanesques, mais aussi le plaisir d’en malléer les ingrédients. Anton, bien qu’il soit tout absorbé à sa double vocation, artistique et médicale, et qu’il soit insensible au sentiment amoureux, connaîtra deux romances : l’une voluptueuse avec Lika, une femme-enfant adultère échappée d’une toile symboliste avec sa longue cascade de cheveux roux ; l’autre platonique avec Anna, l’institutrice de Sakhaline, son opposé brave et résignée, « amputée » de sa féminité, les cheveux tondus pour éradiquer les poux. Le film de Féret vagabonde librement sur les épisodes, son drame en creux, le sourire en surface. Son charme tient, comme souvent chez le réalisateur, au plaisir de la troupe (autour de Nicolas Giraud : Jacques Bonnaffé, Frédéric Pierrot, Philippe Nahon, Robinson Stévenin et Brontis Jodorowsky), une sorte de famille étendue, où se mêlent de visages connus ou moins connus, mais aussi des registres de voix ou des jeux hétérogènes. On retrouve ici les propres filles de Féret, en particulier Marie dans le rôle de l’institutrice, avec une diction un peu plus neutre, presque maladroite, y compris dans les gestes, mais dont les hésitations et le manque d’assurance apparent siéent à la composition du personnage : une modeste institutrice, un peu gauche et timide, confrontée à un génie d’aisance littéraire.

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Kolia Tchekhov (Robinson Stévenin) et Isaac (Alexandre Zef)

Face aux films de Féret, il est facile de tomber dans les qualificatifs cliché, avec un soupçon de jugement péjoratif. On parle souvent d’artisanat, de modestie, de discrétion, d’un goût du récit romanesque et de l’évocation « à l’ancienne » ; ce qui comme dans tout cliché comporte une part de vérité, mais aussi de caricature. « Anton Tchekhov 1890 » peut évoquer, dans son interprétation, sa facture lissée, sa conduite en feuilleton chronologique, et sa grande lisibilité, les « dramatiques » de la télévision publique. Il est de surcroît un spectacle au ton « familial » car son sujet n’est pas le génie, individuel et littéraire, mais son apparition, ordinaire et extraordinaire, dans le cadre des relations familiales. Cet intimisme « domestique » n’est pas à priori ce qui fait de ce film, un monument d’avant-gardisme ou de contemporanéité forcenée. Pourtant, il serait bien dommage de céder sous la force des clichés car, sans avoir rien de tapageur, « Anton Tchekhov 1890 » est juste un beau film, d’autant plus léger et délicat, que réalisé et joué avec un plaisir manifeste.

« Anton Tchekhov 1890 » de René Féret
(Les Films d’Alyne – JML Distribution)
sortie en salle le mercredi 18 mars 2015

Crédits photos : Florent Trivia

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