ultra-top

Over1

Exigence compilatrice de fin d’année oblige, entre la tradition un peu bêtasse et la relance promotionnelle, les Tops et Palmarès fleurissent partout, et s’annulent aussitôt par leur redondance.

La somme d’informations, à elle seule, fait déjà écran au contenu. Ce dernier, un peu léger, est rarement commenté ou mis en perspective. Il est borné par les œillères de l’actualité. La fièvre du classement, compétitive, numérique, devient une fin en soi. C’est une distribution de médailles dont certains se font une fierté. Ce sont surtout les internautes, « journalistes » amateurs qui dénoncent les ententes d’une presse « élitiste » ou « parisianiste » pour mieux en reproduire, avec force subjectivité mais sans originalité, les symptômes. Car les best-of, qu’ils soient cinématographiques, musicaux ou littéraires, sont inféodés à l’actualité fabriquée, imposée par les industries des médiums en question, avec pour les œuvres des inégalités flagrantes en terme de visibilité et de diffusion, voire une censure pure et simple des produits les moins « conformes » à l’exploitation.

Topismes civils

Les médias qui diffusent ces classements en prévision des vœux (quasiment tous et de manière un peu solennelle), les conforment doucement à leurs lignes éditoriales. Ils en profitent pour affermir leurs lectorats, auditeurs, et téléspectateurs, avec un sourire de circonstance. Il s’agit de célébrer annuellement ce vieux sentiment d’appartenance, posé en des termes culturel, artistique, éventuellement politique, fréquemment générationnel ; donc, de fidéliser leurs groupes sociaux « d’acheteurs » en flattant les valeurs dans lesquelles ceux-ci se reconnaissent. Une manière de « vous avez bon goût » puisque « ce sont les mêmes que nous », soit une forme d’entente, d’identification réciproque.

Autres limites des tops : l’unanimisme et la prévisibilité. Bien qu’ils soient représentatifs d’une « communauté » alliant public et professionnels, ils se veulent des panoramas prescriptifs de l’excellence artistique, internationale de surcroît. En d’autres termes, ils en sont une représentation normalisée. Fi donc, des petits, des solitaires, et des œuvres audacieuses, complexes, ou simplement trop subtiles pour entrer dans la course aux attentions. Car il y a une obligation de grandeur et d’innovation, une ligne claire de l’épate, de la révélation, de l’émoi. Ce calibrage des « lauréats » est proportionnel au public, plus ou moins gros ; et à ses attentes, plus ou moins consensuelles, plus ou moins spécifiques. Les individus qui créent en marge des circuits, moyens ou grands, et dont le sort est déjà décidé, à moins de miser sur la chance – un coup de poker médiatique (investissement improbable qui fabriquerait la fortune d’un film ou d’un disque en le surexposant) ou un brusque contrepied critique (la singularité élue contre le consensus) –, ceux-là, ne seront pas représentés ou très peu.

Le top est une lapalissade car il répète une consécration déjà actée depuis longtemps. Ce sont donc les anomalies de classement, les petites inversions, les partis-pris, qui établiront sa particularité. Un maigre chromatisme pour un exercice rituel largement faussé. Bien souvent, le roulement de tambour annuel est suivi par l’annonce de ce que l’on connaissait déjà. Le seul piment de cette affaire réside dans l’attente curieuse qui précède l’annonce ; même quand celle-ci n’ouvre sur rien.

Topismes sauvages

Autre conséquence un peu fâcheuse, l’imitation servile par le quidam. Certains individus aux goûts très doctrinaires reproduisent cette pratique sans la questionner ; une pratique qui, par effet pervers, devient ultra-subjective, plus exclusive que fédératrice. Faire son « élection » n’est pas un mal, quand cela reste cantonné et partagé sans présomption ni tapage ; mais mué en revendication publique via les médias sociaux, la manie se change vite en pathologie embarrassante. Car l’on y édite moins des choix affectifs, liés à des émotions marquantes, qu’une posture (« un statut ») qui entre en compétition avec celle (ou celui) de ses pairs (autant dire les concurrents). Le top devient donc une croisade pour rétablir de l’ordre dans les goûts : faire entendre défaite aux fauteurs ; excommunier tous les goujats, etc. C’est la compète des compètes, le top par dessus le top, un « over the top ». Les compétiteurs se jaugent entre eux, s’accusent, se dénoncent, se font tomber dans une série de crocs en jambe revanchards. C’est Moi versus le boutiquier d’en face, la mauvaise foi et l’engueulade à défaut d’argumentaire : un oukase esthétique qui ne souffre aucune contradiction. Mon top est un absolu, définitif.

Le top (un vilain mot comme le « palmarès », terme qui plagie de son côté les institutions et festivals), est une petite affaire plaisante, très bon enfant, quand elle est prise à la légère. En somme, un échange de convivialités plutôt qu’un cri barbare. Mais pour une majeure partie des « cas », dans la blogosphère ou les réseaux sociaux, le « top » est assorti d’un belliqueux « contre ». Il ne devient plus que ça : une espèce de réaction frondeuse, autoritaire et suffisante, aigrelette. Cette mentalité trieuse qui classe ou bannit, au gré d’un découpage élitiste, est aux antipodes de celle de l’amateur. Ce dernier, bien plus serein, reçoit les créations dans toute leur pluralité, et sans s’en servir de décoration. Pourquoi entretiendrait-il le mythe de l’exception : celui du top ou de l’objet unique, qui trône arrogant, du haut de son époque ? Pourquoi aimer tel individu, telle expression, ou telle œuvre, contre telles autres ; les ranger en maîtres, valets, sous-fifres ; placer le premier au firmament et les autres au piquet ? Pourquoi ne pas saisir  – simplement – tout ce qui est bon et divers ?

La gradation en forme de podium sportif, forcément négative, est souvent aberrante. Raisonnablement, une liste devrait être libre, sans ordre particulier, ni prétention à imposer ses goûts par dessus ou contre ceux des autres. Elle pourrait même ne consister en aucun jugement ; être un partage d’émotions sans calcul ni fausse dignité.

Il y a l’amour et la haine des tops ; les tops qui aiment et qui méprisent ; les tops amusants et ceux qui agacent ; il y a…

visuel : « Over The Top » (1987) de Menahem Golan

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