temps arrêtés

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Certains n’apprécient pas Luchino Visconti, du moins un ou plusieurs de ses films, selon que chacun préfère chez lui tel ton, telle forme, cette veine ou telle autre. Car sa filmographie est moins unie qu’elle ne paraît, oscillant du néo-réalisme au film noir dans la première période, jusqu’aux grandes fresques de son œuvre de maturité, très esthètes, doucement ou violemment décadentes, qui traitent de l’aristocratie et de la bourgeoisie avec leurs pointes très noires de romantisme. « Senso » et « Ludwig » furent pour moi les deux films les plus marquants, qui m’attachèrent durablement à Visconti, tandis que je passais sensiblement à côté de chefs-d’œuvre davantage célébrés, comme « Le Guépard » ou « Mort à Venise », et qu’inversement la sombre fresque des « Damnés » me partageait à force de complaisance. Il y a parfois, malgré la magnificence visuelle, un chic, une affectation aussi retenue que théâtrale, qui freinent un peu l’émotion. Un Visconti nous glisse sur la figure comme un voile de soie ; il ne nous affecte que superficiellement, un peu trop hiératique et distingué pour produire une émotion viscérale. Il y a comme un protocole esthétique qui mue le film et ses tourments en représentation distanciée. L’atteinte est indirecte, littéraire, picturale, théâtrale ; elle se garde d’être trop réelle et vulgaire. Les personnages, résolument romanesques, souffrent mais s’en délectent dans un mélange d’ivresse et d’anxiété. Ils se regardent ainsi, spectateurs et metteurs en scène de leurs propres destinées, et nous spectateurs, ne sommes que la mise en résonance de ce regard déjà réfléchi. Le film nous donne un plaisir distillé, un peu feutré et littéraire, qui tient à la stylisation, à la chorégraphie des gestes et des poses, ou à la prodigalité du décor. L’éloignement social et temporel rajoute à la distance du tableau. Tout se tient dans un hors-contemporain, aux limbes d’un entre-deux historique, plein d’émanations nostalgiques et de ce sfumato qui désintègre progressivement les figures, anachroniques et condamnées.   

Sont ressortis ces dernières années les films ultimes de Visconti, des œuvres déconsidérées, difficiles à voir jusque là, qui souffraient de la comparaison avec la production antérieure et ne semblaient en offrir que des versions inférieures, voire ressassées, faites par un réalisateur amoindri. La paralysie partielle de Visconti, atteint d’un AVC durant le montage de « Ludwig », était connue mais exagérée, au point qu’on ne lui prêtait pas l’entière responsabilité de ces œuvres-là, qui étaient fatalement un peu plus déléguées. « Violence et Passion » (une traduction « commerçante » du titre, très éloignée de l’original : « Gruppo di famiglia in un interno / Conversation Piece ») et « L’innocent » sont pourtant deux très beaux films, le premier se faisant l’écho romancé du déclin de Visconti, tandis que le second marque un regain étonnant de vigueur et renoue avec la passion vénéneuse de « Senso », film-jalon qui signa la première renaissance de Visconti après ses débuts. Mais d’une certaine manière, on peut concéder que ces deux films sont des récapitulatifs qui n’ajoutent rien de fondamental ou d’inédit, paraissant en cela assez mineurs. Pourtant, leur cohérence et leur tenue formelle les intègrent de plain-pied dans une œuvre qu’ils ne font que conforter.

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Il est certain que « Violence et Passion » est des deux, le film le plus fragile, maladroit, abrupt, voire schématique (pour ne pas dire caricatural) par endroits ; sans compter qu’il est difficile de ne pas voir dans le professeur retraité anglo-saxon, joué par Burt Lancaster – vivant calfeutré dans le cabinet de curiosité et l’immense bibliothèque de son grand appartement romain –, un avatar quasi-parodique du prince de Salina. Pour tout dire, l’opposition symbolique, entre ce vieil érudit esthète venu d’un autre siècle (un nouvel aristocrate davantage qu’un « professeur » bourgeois) et la famille dégénérée, représentante de la bourgeoisie contemporaine, capitaliste et déculturée, qui a investi sans y être invitée l’étage supérieur, est outrancièrement didactique. L’évocation du fascisme, et plus encore son parallèle avec les combats idéologiques des années 70 (Visconti ne semble pas très à l’aise quand il évoque le gauchisme ou la liberté sexuelle de la période), paraît rapportée. Il en va de même du passé du professeur, prisonnier d’un amour fusionnel pour sa mère (Dominique Sanda) et rejouant le souvenir d’un mariage raté (avec Claudia Cardinale), curieusement elliptique et furtif, procédant davantage par inserts au risque de paraître incongru comparé au rythme coulé du film, qui est celui, mental et physique, du personnage. En dernier lieu, la mise en abyme du livre lu par le professeur – une allégorie de la mort à l’œuvre, personnifiée par des bruits de pas au plafond, toujours plus insistants, qui dérangent le narrateur jusqu’à ce qu’il en saisisse, trop tardivement, la signification – est appuyée, et son illustration à la fin du métrage redondante. Ces intentions sur signifiantes abiment le film ; elles rendent les situations trop consciemment discursives (ou symboliques), les lestent d’autoréférences (la famille bourgeoise est un avatar de celle incestueuse des « Damnés ») ou d’emprunts contemporains mal assimilés. Dans le même temps, elles en font le charme un peu décousu et écartelé, car Visconti s’y résume avec un semblant d’ironie, tout en essayant, non sans fraîcheur, d’excéder ses propres bornes.

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Pour le reste, la facture visuelle du film reste splendide (la photographie des intérieurs et les mouvements d’appareil de Pasqualino De Santis sont somptueux) et quand Visconti, se borne, non pas à expliciter, mais à montrer, comment se construit, contre toute attente, chez le professeur, ce semblant de famille improbable, par tout un jeu de vexations, de petites réconciliations ou de provocations, il atteint, avec douceur, à quelque chose de véritablement touchant. Surtout, il concrétise l’idée contenue dans son titre original, celle de réaliser ce portrait, pour le coup animé, dans une version contemporaine et malicieusement ironique, d’une famille en intérieur, ou « Conversation Piece » en anglais, un tableau de genre anglais du 18ième siècle, à l’image de ceux que le Professeur collectionne.

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