temps éclaté

IMG_4616De grands panneaux de chêne tapissent l’appartement qui vient à peine d’être livré. Au fond, le Warhol, quatre portraits assemblés du couturier, trône en majesté. Louis Garrel reste interdit. Saint Laurent le devance nonchalamment, ignorant presque sa propre effigie par coquetterie ou bien modestie. Il pointe un pan du mur non recouvert. Il y aura là un Mondrian, « bientôt si tout va bien », du moins il l’espère…
   

On ne verra pas l’acquisition du tableau, Bonello procédant par petits bonds elliptiques, mais on saura que la lubie, luxueuse, a été accomplie. De fait, lors de son exposition-consécration au Grand Palais en 76, c’est Saint Laurent lui-même qui se « mondrianise » par l’intermédiaire de sa flamboyante collection « Opéra-Ballet russes ». C’est une seconde consécration après les portraits de Warhol qui l’inscrit définitivement, et ici symboliquement, dans la peinture, et plus encore dans une histoire intemporelle, celle des grands artistes. Dans le film, il y a un effet de fixation qui renvoie simultanément à l’homme d’aujourd’hui, à sa réalité vieillie, qui vivote en marge de son mythe comme si rien de significatif, entretemps, n’avait eu lieu. Son histoire est derrière lui, ou du moins, au-dessus : elle le pétrifie comme une ombre.

Le défilé de 76, librement réinventé, sera donc vu à travers une grille, un kaléidoscope de points de vue, un écran partagé (le « split screen ») qui concentre les sensations, les espaces et les mouvements. Les fenêtres des écrans ouvrent sur des cadres, plus ou moins resserrés, étirés, allant des silhouettes mouvantes jusqu’aux pieds des mannequins dans un grand scintillement cinétique. Ce sont aussi les coulisses et le public aligné en bas de scène, qui interagissent, dans des pics de clameur et d’agitation visuelle. Ce moment de gloire est décuplé par la monumentalité du lieu et par sa mise en lumière, un miroitement étourdissant. C’est l’apothéose baroque du couturier et, bien évidemment, le plafond contre lequel, désormais, il ne pourra que buter.

Le modernisme doublement référentiel, Mondrian d’une part, et Richard Fleischer de l’autre, pour ce split-screen lointainement issu de « l’étrangleur de Boston », se superpose à une atmosphère ambivalente de faste et de déclin. C’est une manière de dernier bal viscontien. La citation rétrospective de Mondrian permet d’éluder la fameuse de robe de 1965-66, tenue dans le hors-champ du récit puisque celui-ci ne commence qu’un an plus tard en 67. C’est aussi une manière d’opérer une boucle avec ces débuts, où le couturier, émancipé de la maison Dior, affirme sa propre signature par une série de collections et de modèles, qui sont autant de manifestes, souvent empreints de références picturales. Un début et une fin donc, une manière de spirale narrative…

Photo : Carole Bethuel
© 2014 MANDARIN CINEMA – EUROPACORP – ORANGE STUDIO – ARTE FRANCE CINEMA – SCOPE PICTURES / CAROLE BETHUEL

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