gros nez

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P’tit Quinquin« , la mini série réalisée pour Arte, a fait évènement lors de sa présentation à Cannes, en mai dernier, à la Quinzaine des Réalisateurs. L’objet, d’emblée, a été célébré pour son caractère passablement hors norme et inédit, non que la réalisation d’une série tv par un cinéaste reconnu soit neuf, mais parce que l’on y attendait absolument pas Bruno Dumont dans cet emploi ; un réalisateur réputé d’une ambition et d’un rigorisme peu conciliables avec le petit écran. Plus incongru encore, Dumont s’y abandonnait au genre policier et – comme s’il voulait se défaire d’une image trop solennelle – à une satire locale de la région boulonnaise, pleine d’excentricités. Au vu du résultat, ce virage dans la farce remplit largement son office, apportant fraîcheur et zébrures à l’édifice du cinéaste, même si le procédé parodique suscite quelques réserves. D’un autre côté, le changement de cap est moins improbable qu’il ne paraît puisque nombre d’ingrédients familiers demeurent, un peu comme si « La Vie de Jésus » était revisitée par un œil espiègle, avec la fantaisie enfantine de son protagoniste principal ; un ptit Quinquin qui tiendrait de Tintin, de Quick et Flupke, et du mystérieux ange exterminateur qui sévit dans ce « film ».                                      

Le « P’tit Quinquin », c’est d’abord l’histoire d’un « sale gosse » du Nord-Pas-de-Calais, un préado blondinet et poupin, qui trompe l’ennui de la ferme familiale en faisant les 100 coups, avec ses copains et son amoureuse, la petite voisine, Eve. Le maigre mais magnifique horizon de la bande, c’est le bord de mer, la plage de galets à l’infini, et surtout les crapahutages dans les blockhaus à la recherche de quelques grenades embusquées. Mais la chronique, jusque-là bénigne, se corse d’une affaire criminelle peu ragoutante – un cadavre de vache parachuté dans un bunker inaccessible avec, à l’intérieur, un corps humain découpé – et, plus encore, d’un duo burlesque d’enquêteurs, un commandant échevelé bourré de tics nerveux, Van der Weyden, et son adjoint mal dégrossi, le dénommé Carpentier, à peine plus sagace qu’un garçon d’étable. Le « P’tit Quinquin » apparaît donc comme une reformulation et presque un digest de l’univers de Dumont (le Nord, les milieux populaires et ici, ruraux, le racisme ordinaire, le mysticisme, le mal), croisé avec le genre de l’énigme policière quasi surnaturelle, et la caricature, dans un esprit potache qui cultive volontiers, et souvent à saturation, la bizarrerie, l’idiotie, le mauvais goût.

 On y retrouve aussi l’exigence plastique du cinéaste, la photographie soignée, les paysages majestueux, les poses et les portraits très composés ; la peinture, toujours citée en modèle, s’insinue dans chaque tranche de trivialité, dans quelques tableaux macabres, et jusque dans le nom de l’enquêteur, Roger van der Weyden. Une nouvelle fois, Dumont choisit de très bons interprètes locaux non-professionnels, le jeune Alane Delhaye (Quinquin) en tête. Malgré ses qualités formelles, il reste que la folie et les outrances de la série paraissent un peu calculées, voire systématiques. Le surplace de l’enquête, de lourdes embardées dans la bouse fraîche, fatigue quelque peu, malgré le parallèle imagé qu’elle dresse avec l’inertie généralisée. Finalement, l’investigation criminelle, perdue d’avance, ne fait que redoubler l’usure quotidienne que connaît chaque riverain, étant pris dans l’étroitesse provinciale ou dans celle de l’exploitation familiale : une voie de garage. Le ptit Quinquin, lui, rêve de faire péter tout ce petit monde, peuplé de grands-parents séniles, de débiles profonds, ou légers, en balançant quelques pétards à tout va. Lorsque la tuerie advient dans le voisinage, elle sauve Quinquin et les autres gosses du désœuvrement estival, et fournit aux gendarmes du cru, enfin, l’occasion de tirer quelques coups de feu en l’air en faisant crisser les pneus de leur véhicule.
PTIT_QUINQUIN_04 copieLa série est un objet plaisant, certainement au-dessus du lot télévisuel, mais elle s’enlise parfois à trop tirer sur la corde de l’inconvenance, de la trivialité et du grotesque. Le dessin burlesque de chaque figure, entre la caricature et le cartoon, l’emporte sur la substance des personnages. L’illustration absurde qui en découle, pour drolatique qu’elle soit, n’enlève pas tout à fait le sentiment de superficialité qu’elle donne, malgré tout. En réalité, le « P’tit Quinquin » concilie avec plus ou moins de bonheur, deux lignes et quasiment deux tons de récit, avec d’une part le film d’enfants, sa chronique, son mélange ambivalent de perversité et d’innocence – sûrement la partie la plus réussie – et de l’autre, l’intrigue criminelle, menée sous l’angle de la dérision, prétexte à une parodie élargie, plutôt prévisible. Reste que lorsque Dumont dépasse le jeu des grimaces, de la logorrhée populaire, et cette satire d’une dégénérescence tant physique que morale, son « film » atteint une dérision autrement plus percutante, même si son pessimisme tient du proverbe : le diable est dans chacun de nous. Le « Quinquin » apparaît comme une sorte de fable moraliste qui systématiserait son précepte jusqu’à des extrémités absurdes. Le mal est donc partout, dans l’ordinaire le plus fruste et « innocent », dans le racisme « normatif » des enfants, dans les coucheries adultères, les maladies consanguines que l’on devine, ou même, dans le cul des vaches, où l’on retrouve des restes humains engloutis.

 L’inspecteur en chef, un être assez enfantin et finalement proche de quinquin, assiste sans résister à cette apocalypse inscrite dans l’ordinaire, et plus encore, au sein de l’effroyable « bête » humaine. Aussi, les tueries et les loufoqueries de l’enquête, de plus en plus impayables, n’étonneront bientôt plus personne : le commandant de gendarmerie s’y résigne avec une impassibilité burlesque ; les autres s’y conforment, indifférents, comme un malheur de plus à endosser, ou la confirmation de ce qu’ils savent déjà. Le mal, extraordinaire, de fait, se banalise, par la force du lieu, des habitudes, de la besogne aveuglante, et surtout, parce qu’il n’est que le symptôme d’une lapalissade.
La vitalité de la série, mais aussi sa limite, résident dans son maillage composite et référentiel, qui embrasse un peu trop de directions à la fois, et cultive les glissements d’un code, ou d’un registre à l’autre, davantage par volonté de contraste que par souci de liaison (la parodie policière, l’idylle enfantine romantique, la satire des mœurs, et enfin, le fanatisme islamique et le racisme endémique, plus maladroitement abordés).
A l’inverse de cette richesse un peu cacophonique, la série joue fréquemment des mêmes procédés comiques à répétition, en particulier des étirements de scènes, où l’humour se mue sur la longueur en embarras, voire s’éteint, gagné par la torpeur ou le mutisme des personnages. C’est un comique d’usure qui lasse parfois à force d’insistance, de redondance, de complaisance.

 

Manifestement, avec le « Ptit Quiquin », Dumont cherche à nous faire ressentir sur un mode burlesque cet effet de piétinement horripilant, doucement vulgaire et abrutissant, qui est la marque d’un ordinaire confiné. Sûrement, voulait-il faire, aussi, de ces aventures policières, grotesques et invraisemblables, une fantaisie tirée de l’imaginaire débridé d’un ptit quinquin goguenard. On aurait peut-être aimé qu’il pousse le bouchon un peu plus de ce côté-là, et qu’il articule davantage, ou équilibre mieux, la pantalonnade policière avec l’observation enfantine. Il en va de même du « botter en touche » final, la résolution du whodunit, malignement contournée par un pied de nez absurde, qui aurait pu être plus ample, plus lisible. Un bilan nuancé donc, sur une œuvre qui à l’instar des réalisations antérieures de Dumont, reste audacieuse dans ses recherches et ses prises de risques, tout en étant visuellement impressionnante.

diffusion en deux parties, jeudis 18 et 25 septembre à 20h50 sur Arte
© 3B Productions – ARTE France

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