lie de mer

HOLLAND - 2014 - Wine dark sea, bas

Vin sombre mer ! Mais qui n’aime pas encore Jolie Holland ? Certains l’ont cantonné un peu vite parmi les folkeuses texanes, sifflotant sous un porche de maison, la guitare en bandoulière, accompagnée par des gars du cru en salopettes. Pourtant, la Jolie est une musicienne, doublée d’une interprète, curieuse et cosmopolite, et bien installée dans son époque, loin des folklores ruraux. Elle sait aussi placer ça et là des riffs angulaires, des textures sonores insolites, une clarinette ou un son de sax distordu. Les étiquettes musicales, traditionnelle, indie, ou iconoclaste, réduisent forcément le spectre de sa musique, dans un sens comme dans l’autre. Et même si chez elle, les morceaux prennent fréquemment des allures de pastiches (sa voix comprise, parfois distante et brouillée comme sur un vieux 78T), les racines folk et country qui les inspirent sont investies de manière très organique, sans exclusivité ni orthodoxie. L’hommage, même rempli d’affection, n’est qu’un moyen de broder plus large, en cultivant une familiarité complexe, pleine d’ondulations et de mélanges indistincts. L’imaginaire mythologique de la chanteuse, son goût de la narration, et ses propres compositions, y puisent leur combustible, mais le résultat musical, tout en étant fortement référencé, reste éminemment personnel.                                                                                                             

Sur son « Wine Dark Sea », sixième album en date, on trouvera toujours quelques titres signatures, des ballades hantées, des mélodrames de cabaret, des inflexions country, un humour en demi-teinte, mais aussi des échappées un peu plus affranchies, et quelques incartades groovy. La sensibilité traditionnelle est bien là, mais c’est un amour passionné, naturellement insolent, qui fait feu de tout bois, loin du conservatisme sous éther des boutiquiers consacrés. Il faudra mettre le son au volume idoine pour bien en saisir les nuances et les éclats contenus derrière l’égalité trompeuse, et persévérer devant un objet qui, malgré ses reliefs et son électricité, pourra paraître trop ténu pour nos oreilles aveuglées, avides de schémas musicaux et de bénéfices plus immédiats… En somme, bien cuver ce vin en profondeur, pour en sentir la robe, le cuivre, les ambivalences, et le laisser s’imprégner : la valse alanguie de « First sign of Spring » (un classique, au chant mélodieux tout à fait inimitable), le rauque et réverbéré « Dark Days », les confessions titubantes de « Palm Wine Drunkard », le pointillisme abstrait de « I thougt it was the moon »… Au fil des écoutes, le drôle d’élixir, composé et sirupeux mais très accessible en définitive, n’en sera que plus entêtant.

La demoiselle qu’on devine exigeante, n’a jamais signé un mauvais album, laissant la musique venir à maturité, avec tout au plus quelques livraisons plus évidentes et contrastées : le très mélodique « Escondida », le prenant et sensiblement plus électrique « The Living and the Dead », et ce dernier, aussi lumineux qu’empourpré, où le moineau piaille toujours avec sophistication. « Wine Dark Sea » est largement réussi à quelques retombées près, un rien plus convenues ; comme ses prédécesseurs, il arrive sans tapage ni posture, en amoureux fier mais discret. Jolie Holland poursuit son creuset des musiques populaires américaines en y ajoutant des ingrédients inédits d’un baril plus sombre, le rythm’n’blues et la soul, qu’elle honore à leurs tours avec une radieuse espièglerie (« the love you save », « All the love » et le rutilant « Waiting for the sun »). En dépit de son unité improbable, l’album est peut-être le plus diversifié et bigarré de sa carrière, tantôt aride et chaleureux, séduisant, ombrageux. Au centre, il y a toujours cette voix singulière avec ses affectations (même si JH est moins mélancolique qu’à l’accoutumée) – une fable en soi : son chanté grasseyant, son timbre, son émotion – qui agacera peut-être quelques malheureux, tandis que les autres, obligés, resteront sous l’effet d’un ravissement, resté inaltéré depuis qu’ils l’ont débusquée, avec ses premières chansons.

Mais depuis quelques années, l’oiseau se fait assez rare par ici. On se rappelle d’un concert abrégé vers Bastille, beau mais tendu, et avant cela, de passages plus confortables dans d’autres salles, à la Maroquinerie ou au Studio de l’Ermitage. On ne manquera donc, sous aucun prétexte, son retour sur une scène française, lors de son crochet parisien à la mi-septembre en compagnie de la vigoureuse formation qui l’accompagne sur le disque.

 

© ANTI- 2014
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