brumes actuelles

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Difficile de rendre compte d’un film vu des mois auparavant, d’autant plus que sa mise en scène était plutôt atmosphérique, et ses qualités assez insaisissables. « It Follows » de David Robert Mitchell, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, en reprise à la Cinémathèque Française, appartient à ces rares tentatives de renouer avec un genre fantastique un peu moribond. C’est d’autant plus notable que la tendance actuelle est davantage aux « reboots », « revivals », relectures cyniques ou ironiques, qu’aux créations originales. Le Fantastique est un genre en déshérence ; les anciens maîtres ont été mis au ban de l’industrie (Carpenter, Argento…). D’autres, ont sensiblement délaissé le genre depuis la fin des années 90 (Cronenberg), ou basculé dans de grosses productions (Sam Raimi, Peter Jackson). A quelques exceptions près, l’inventivité semble s’être déplacée vers un cinéma d’horreur qui continue à innover, du moins à produire, en marge de petites franchises lucratives qui en prolongent les réussites.                                                                                                                                                                    

 

le sens du contexte

De mémoire (très sélective), seuls « Morse » de Thomas Alfredson (couronné par un remake immédiat), ou les films de Kiyoshi Kurosawa, ont permis de ressusciter avec intelligence cet artisanat habile, antérieur aux images de synthèse. A quoi tient la différence ? Outre un goût pour l’invention (souvent bornée mais stimulée par les limites des budgets), absent des mauvais décalques contemporains, c’est la capacité à introduire le fantastique dans un contexte réel qui distingue ces productions. Cette manière de revisiter les lieux les plus communs, rue, cage d’escalier et détours d’appartements propices à l’altérité, permet d’ancrer les figures bien connues, du fantôme, du monstre, dans un environnement ordinaire et social qui les rend plausibles. Le vampire est un autre sexuel ambigüe, transgenre ou hermaphrodite, une sorte de projection des interrogations sexuelles du héros, encore puéril (« Morse »). Le zombie est un cadre déclassé, qui erre toute la journée en costume pour ne pas avouer à sa famille qu’il a perdu son emploi (« Tokyo Sonata »). Le fantastique n’est pas ex-nihilo ; il advient en des lieux réels, comme une excroissance symptomatique et un signe des temps.

 

extérieurs et intérieurs

Chez Alfredson, ce sont une nuit polaire sans fin et la solitude sociale des immeubles HLM ; chez Kuroawa, c’est l’urbanité japonaise, les recoins des appartements modernes et les friches industrielles ; chez Mitchell, c’est la banlieue résidentielle de la classe moyenne américaine, mais également les ruines de la crise économique et de l’âge postindustriel : rues entières à l’abandon, voisins fantomatiques, pavillons murés, jonchés de déchets. Par contraste, cela peut être aussi un bord de mer ensoleillé, une pelouse de campus animée, ou la piscine d’une arrière-cour. La menace est un potentiel qui n’est pas circonscrit, ce qui la rend d’autant plus effrayante ; elle est nulle part et partout, aux aguets, prête à se matérialiser à la moindre incitation. Elle est aussi dans le champ, déjà là, à l’intérieur des personnages mêmes, dans leur mélancolie et leurs angoisses qu’ils ne peuvent contenir, qui menacent de les avaler, de les faire basculer dans l’atonie.

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peurs interdites

« It Follows », dans la tradition du slasher héritée de « Halloween » a un fond puritain et psychanalytique. Il met en scène la sexualité adolescente comme une transgression, mais aussi un arrière-plan familial trouble : la peur panique de l’inceste, le courroux de parents possessifs. Celui qui outrepasse l’interdit est exposé à une double punition : il est contaminé métaphoriquement, et ses hantises les plus obscures se matérialisent. Sa concupiscence peut alors se retourner contre lui, prenant la figure d’un proche : celle du petit voisin qui reluque derrière la haie, ou celle d’un parent nu et grimaçant, qui avance menaçant l’écume aux lèvres. Le virus s’incarne dans cette figure errante, un zombie aux apparences changeantes, qui pourchasse son « géniteur » tant que celui-ci ne parvient à le transmettre à un tiers. Si la chaîne s’interrompt, la « chose » en remonte lentement le cours, vengeresse, opiniâtre, et anéantit un à un les maillons. Le « jeu » consiste à lui échapper in extremis, avant qu’elle ne « nous » rattrape, et ne commence, littéralement, à « nous » toucher.

 

mal-être

Le procès le plus courant à propos du film, consiste à dénoncer son moralisme (le zombie n’est jamais qu’une fenêtre morale, qui renvoie l’abjection à son coupable) et son image virale (le mal renvoie explicitement à une MST). « It Follows » tiendrait de la pose, de la roublardise, ne faisant qu’envelopper sous un habillage séduisant, de vieilles idées ou une métaphore trop appuyée. Pourtant, c’est opérer une singulière réduction que de penser cela. Le film est beaucoup plus ouvert et ambivalent ; davantage plissé et énigmatique dans sa mise en scène. Il est avant tout une dérive dans « l’intranquillité », une ample métaphore du mal-être adolescent, et des formes chimériques que celui-ci peut prendre. Dans l’arrière-plan, il montre la petite apocalypse des temps présents, qui a lieu sous les apparences trompeuses d’un grand calme ordinaire.

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zombies existentiels

La qualité fantastique tient à cette manière de surinvestir le cadre, ses bordures, son hors-champ, pour suggérer une présence marginale, toujours là, diffuse et latente, à l’intérieur de chaque plan. Il est toujours délicat de passer de la suggestion, spatiale, lumineuse et sonore, à une exposition plus franche dans le champ. Il y a le risque de donner à cette manifestation invisible une apparence physique trop réelle, grotesque et grand guignolesque, et d’en rompre le sortilège (d’ailleurs la fin de « It Follows » n’échappe pas complètement à cet écueil). Les remakes sont en ce sens des impasses, car leur fantastique est sans surprise : leur menace est déjà figurée, connue, distincte. Plus de jeu avec l’imaginaire, que des doublons sans inventions, scolaires ou bâclés. Loin des copistes, « It Follows » est une sorte de brillante relecture des modèles, et surtout de leurs « effets » de mise en scène, qui actualise toutes les occurrences du fantastique tout en développant un univers sensiblement distinct. Il est le prolongement horrifique des inquiétudes adolescentes de « The Myth of the American Sleepover », le précédent film du réalisateur ; son premier. Le mal de « It Follows » est lié à une mue organique, physique et sexuelle, mais en même temps, à un changement moral, avec la conscience chez cette poignée d’adolescents, de voir le monde se désagréger autour d’eux, les laissant orphelins, seuls avec eux-mêmes. Plus de famille, plus d’adultes, de toits, juste la morne errance d’un vague à l’âme infini. C’est une sorte de monde mental et émotionnel dévitalisé, lesté par la fatalité – un univers de zombies désabusés.

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