freak scene

maps-to-the-stars-titre copieLe dernier David Cronenberg est apparu sans tapage médiatique. Tout juste a-t-on vu à quelques jours de la sortie des affiches en forme de teasing publicitaire, qui déclinaient chaque personnage comme les cartes d’un jeu de rôle : assistante pyromane, chauffeur prêt à tout, génie en désintox… En dessous des portraits, la fameuse enseigne d’Hollywood, campée en lettres géantes sur sa colline, composait un fond incendiaire. Le ton était donné : critique hollywoodienne, temporalité ambigüe, catalogue de cynisme et de perversité. Pourtant, l’image était un peu trompeuse car « Maps to the Stars » ne se réduit pas à sa violente satire. C’est une tragédie familiale dans laquelle se déploient le mythe hollywoodien et son envers monstrueux, mais aussi un objet narratif complexe à la croisée du conte et du surnaturel. Grâce à l’excellent scénario de Bruce Wagner, Cronenberg renoue avec le meilleur de lui-même : un fantastique innervé dans le réel, un sens de l’effroi presque clinique, une sourde contagion qui alimente le film pour se conclure en symptômes éruptifs. La férocité et l’humour sont bien là, mais distillés dans le drame, avec des pointes de merveilleux, d’incongruité et de crudité. Autant dire qu’on n’attendait pas tant de ce dernier film. Un grand cru.

Dans « Maps to the stars », c’est un drame de famille qui se joue, celui d’une famille particulière et d’une famille extensive, la grande famille hollywoodienne, qui cultive un entre-soi incestueux. D’une part, il y a Havana Segrand (Julianne Moore), une vedette vieillissante toujours hantée par le spectre de sa mère Clarice, une actrice culte des années 60 décédée dans un incendie. Faute de pouvoir se remettre en selle, Havana assouvit sa frustration sur ses « esclaves », de jeunes assistantes domestiques qu’elle recrute pour rejouer avec elles une relation perverse de mère. De l’autre, il y a Benjie Weiss (Evan Bird), un enfant star de 13 ans, déjà usé par son destin précoce, en voie de réhabilitation après une cure de désintoxication. Comme Havana, Benjie est travaillé par la conscience de son obsolescence : acteur d’une franchise commerciale à succès « Bad Babysitter », il sait que d’autres, plus jeunes que lui, vont bientôt le remplacer. Entre eux deux s’immiscent quelques fantômes, notamment des enfants de vedettes sacrifiés qui hantent toujours les abords des fastueuses piscines privées.

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Hollywood apparaît donc comme une industrie dévoreuse de jeunesse, une grande ogresse qui les consume, ou développe chez eux, en raison d’une hérédité malsaine, des pulsions incontrôlables. Stanford Weiss (John Cusack), le père de Benjie, est une sorte de gourou médiatique omniscient, qui est également le « coach » et le thérapeute scabreux de Havana. Il y enfin Agatha (Mia Wasikowska), une jeune et mystérieuse inconnue fraîchement débarquée à Hollywood, le corps abîmé par de nombreuses marques de brûlures. Très vite, elle entre au service de Havana dont elle idolâtre la mère. Via ce personnage, le film nous fait pénétrer, au gré d’une longue et magistrale exposition, dans ce réseau de stars, avec ses ramifications utérines et ses désordres secrets. Agatha sera « l’outsider », un catalyseur qui va ébranler ce petit milieu en faisant resurgir des refoulements familiaux monstrueux.

En définitive, « History of Violence » ou « A Dangerous Method », les films précédents du réalisateur, ne sont pas très loin. Même si l’horreur, dans ce film, a une cause bien définie, elle se manifeste d’abord dans le psychisme et l’inconscient des personnages. La métaphore, que bâtit le film autour de l’inceste, fait d’Hollywood une fabrique de rejetons monstrueux, à l’image des blockbusters cyniques que génère son industrie. Elle serait trop évidente et caricaturale sans la complexité de la mise en scène. Cronenberg déploie une poésie désenchantée autour de l’enfance et du rêve, qui contrebalance les saillies les plus virulentes à l’encontre du star system. Il conserve de plus une neutralité descriptive, qui inscrit davantage le film dans le réalisme que dans l’outrance, malgré quelques accès d’hystérie. Ce contraste rend le récit incertain, toujours sur le fil d’une évolution dangereuse, sans que l’on sache au final, quel registre finira par l’emporter.

Le dispositif narratif évoque évidemment une carte (comme celles du titre), dont les astres d’abord isolés, vont finir par dévoiler leur canevas invisible. « Les cartes des étoiles » sont celles qui sont distribuées aux touristes comme Agatha, quand ils viennent visiter Hollywood. Elles indiquent les maisons où ont vécu les grandes vedettes, et le générique du film, avec son scintillement flou, reproduit leur imagerie naïve. Sur cette base ambivalente, le film n’aura de cesse de travailler les renversements, passant indiciblement du merveilleux au monstrueux, de l’innocence et la perversité, et de l’amour à la destruction. Ce genre de distorsion se retrouve dans la forme narrative du film, similaire à celle des séries télévisées. C’est une mosaïque familière de personnages qui sont pris dans un même décor avec leurs affairements quotidiens. Proche du pastiche, le procédé évoque les chassés-croisés des feuilletons et les grandes sagas familiales. L’ironie du détournement est palpable mais son humour se dilue dans le ton paradoxalement sobre, adopté dans la plus grande partie du film.

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Cette inspiration télévisuelle, de prime abord déstabilisante – avec sa pléiade de personnages-vedettes, sa narration découpée, ses scènes domestiques et ses faux airs de sitcom adolescente -, s’avère très pertinente sur la durée. Elle devient même jubilatoire lorsque Cronenberg en orchestre, très minutieusement, le dérèglement. Le scénariste Bruce Wagner a lui-même écrit de nombreuses séries télévisées. Par ailleurs, il avait déjà collaboré avec Cronenberg pour le montage de la série « Firewall », qui montrait la lutte des deux grandes compagnies informatiques, Microsoft et Apple. Le projet a avorté mais le film, avec sa narration multiple intriquée en petits épisodes, semble porter la trace de cette tentative. Cronenberg s’empare de ce modèle narratif de la même manière qu’il avait revisité le film de gangsters dans son diptyque « History Of Violence » / « Les Promesses de l’ombre ». Il parasite le genre qui lui sert de cadre sans le parodier ouvertement, et y déploie avec invention ses propres thématiques.

« Maps to the stars » apparaît également comme le résultat d’une quinzaine d’années de recherche et d’expériences, où le réalisateur, passé « Exitenz » et « Spider », semblait délaisser le terrain du fantastique par crainte de se répéter. La série des films réalisés au tournant des années 2000, était assez éclectique, avec quelques réussites et des tentatives plus inégales. On a pu croire à tort que Cronenberg s’était assagi et qu’il se contentait désormais de films plus légers, l’histoire et le scénario étant de plus en plus délégués, et rarement cosignés. Après « Cosmopolis » qui en portait déjà les gemmes, « Maps to the stars » atteste d’un retour provisoire au fantastique, mais sous un biais plus contemporain et réaliste.

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Le sursaut qualificatif de « Maps to the stars » tient à son ambition (une sorte de récit choral avec plusieurs protagonistes principaux) et à l’hybridité des registres qu’il malaxe (un étrange alliage de réalisme, de surnaturel et d’allégorie hollywoodienne). Surtout, on y sent l’empreinte très forte du réalisateur malgré un scénario emprunté. Le recours à des scénaristes n’est pas neuf chez Cronenberg et s’est même accentué ces dernières années. Néanmoins, il trouve ici une cohérence et une force, que seules les grandes adaptations des décennies précédentes pouvaient revendiquer jusque-là (« La Mouche », « Faux Semblant », « Crash »). En dernier lieu, c’est l’écriture très soignée des personnages qui donne consistance au film, et évidemment la qualité des interprètes. Outre Julianne Moore, Mia Wasikowska, ou le jeune Evan Bird, on peut saluer le « retour » de l’acteur John Cusack, dans un rôle aussi savoureux qu’inquiétant.

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crédit photos © Caitlin Cronenberg – Daniel McFadden – Le Pacte
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