eaux vives

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J’arrive en retard à la séance. Toujours ce laps des 10 minutes sans quoi l’on vous refuse l’entrée, et sur lequel j’empiète à chaque fois. La salle est remplie ; je dois déranger toute une rangée pour trouver une place. Cette fois encore, celles des bords sont occupées, malgré les fauteuils décentrés et le mouvement des allées, sans que je puisse m’expliquer pourquoi. On s’y loge dans un coin pour éviter le voisinage ? pour garder la possibilité de s’escamoter à tout moment ? Intriguant… Cette monomanie rejoint celles des rangs extrêmes : il y a le cadre des repliés solitaires, et quelques regroupements à l’avant-poste, ou dans les arrières bien serrées.

Un présentateur, invité pour l’occasion, est déjà à l’œuvre en bas des gradins. Il relance son discours, qui est chapitré comme un cours magistral, sans se décider à conclure. On le voit faire des allées et venues, s’arrêter et tripoter ses nombreuses fiches. Parfois, il lui arrive d’étouffer ses paroles en posant la main sur la bouche par automatisme. Est-ce le fait d’invoquer Jean Epstein qui l’émeut, ou de s’adresser au public de la Cinémathèque ? Ça trépigne dans les rangs, quelques uns grommèlent ; ils ne saisissent pas la drôle délicatesse de cette introduction. Car, plus qu’un film, il s’agit bien de rendre hommage à une figure, et précautionneusement, sans hausser la voix, en usant de tout le temps et de toute l’attention qui lui sont dus. Après tout, le réalisateur plane un peu sur nous puisqu’une salle, juste à côté, porte son nom.

C’est « Cœur fidèle » de 1923 que l’on va projeter, le film qui impose Jean Epstein, une sorte de premier jet et déjà, un coup de maître. Le musicien Daniel Colin prend finalement place devant le piano, avec son accordéon chromatique. Il accompagnera le film seul, élégamment, sans trop appuyer la nostalgie. La projection lancée, un flash se met à crépiter ; huée immédiate et fin, chacun retourne vers l’écran. La modernité d’Epstein s’impose d’emblée : la façon de cadrer l’agglutinement des bouteilles dans ce bistrot malfamé, suscite déjà une ivresse formelle. Le jeu des acteurs, malgré le maquillage et la stylisation, semble moins guindé que dans les pantomimes théâtraux ; on y sent l’effort de naturel et les corps se déplacent librement. Le visage de Gina Manès exerce une fascination continue : c’est un mélange singulier de robustesse et de finesse, avec des traits doux et lointains, presque exotiques. Le faciès reflue avec la mer, les cheveux en ondes, il ravive des souvenirs Art Nouveau.

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Le mélodrame sentimental répond aux conventions de l’époque et déploie l’imagerie d’une Passion populaire. Nous sommes à Marseille, dans les bas quartiers, à proximité du port. Deux hommes que tout oppose s’affrontent pour Marie, une jeune serveuse dépenaillée, sorte de Cosette contemporaine. Ses parents adoptifs, les tenanciers du bar, l’ont promise en mariage à Petit Louis, un familier douteux, bien qu’elle en aime un autre – Jean, l’ouvrier solitaire. Les amoureux, séparés de force, entament leurs chemins de croix : Jean est emprisonné à tort et perd son emploi ; Marie mène une vie de misère avec Petit Louis, un nourrisson malade sur les bras. Au centre du récit, il y a une fête foraine avec son grand carrousel infernal, qui va signer leur éloignement et plus tard, leurs retrouvailles.

Ce drame naturaliste est encore très redevable de la littérature du 19ième siècle. Rien ne tiendrait si Epstein n’y apportait cette façon très imagée et poétique de figurer les mouvements intérieurs. À plus large échelle, il tisse une petite musique de visages et de lieux, avec ses rimes, ses modulations, quelques points d’orgue et surtout un thème majeur : l’eau. Le cœur naïvement dessiné à la craie, le graffiti « for ever », et le titre lui-même,  » Cœur Fidèle », sonnent comme les ingrédients d’une chanson populaire. Les héros appartiennent à la mythologie, quelque part entre l’amour courtois médiéval et ce couple de parisiens enlacés, bientôt photographié par Brassaï.

Le port maritime y est une échappatoire, un lieu de rendez-vous et de reconstitution pour les amoureux. C’est surtout un élément féminin, une matrice apaisante ; sa surface scintille d’émotions comme le visage de Marie. Les perceptions, impressionnistes et expressionnistes, sont fantastiquement exacerbées par les effets photographiques. Chaque image, ou chaque séquence, est sur le fil de la rêverie, réversible, prête à déborder d’idées ou de sentiments. Cette grande malléabilité formelle transcende le mélodrame misérabiliste au fatalisme très daté. Le tableau, archaïque et moderne à la fois, redevient touchant. On ne retient plus que cette mélancolie, ces élans qui s’échangent entre les personnages et l’environnement, devenu miroir et réceptacle.

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