l’amour à mort

à propos de « Aimer, Boire et Chanter » d’Alain Resnais (et un peu plus)

Aimer (5)

Avec le décès de Resnais, il était peu probable de trouver une once de critique dans la réception du dernier film, pas plus d’ailleurs qu’il n’y en aurait eu de son vivant. Lors des sorties précédentes, l’intéressé, qui n’en était pas dupe, s’en amusait. La filmographie de Resnais s’alignait sur son mythe institué : on parlait à chaque fois de l’Œuvre et du Génie de Resnais plus que d’un film. Une reconnaissance, donc, qui était d’un bloc. Pourtant, Resnais, s’il fallait lui reconnaître un « génie » (on le peut), avait celui d’expérimenter sans relâche, de façon ludique, au risque de confondre ceux qui se seraient arrêtés à un pendant « politique », « historique » ou « mélodramatique » de sa filmographie. C’est dans cette puissante de jeu, plus formaliste qu’autre chose, que résidait l’impressionnante vigueur inventive que Resnais a su déployer tout au long de sa carrière. Cette expérimentation pouvait même se permettre de battre à vide, devenant une finalité en soi, une stricte fantaisie. Peut-être que dans ce registre, mises à part les différences de ton, des œuvres aussi disparates que « Je t’aime, Je t’aime », « Providence », « Smoking » et « No Smoking », constituaient chacune à leurs façons les jalons les plus extrêmes. Resnais était donc un pur metteur en scène qui considérait son matériau, scénaristique ou littéraire, davantage selon les possibilités d’invention que celui-ci lui accordait, plus que pour la force a priori d’un sujet. Dans une large moitié, voire deux tiers de sa carrière, Resnais s’est ingénié à cultiver des sujets ou des univers, mineurs, populaires, voire surannés, en rupture avec sa double réputation, d’avant-gardiste et d’artiste « engagé », acquise à ses débuts. Bande-dessinée, Vaudeville, Opérette, chansonnettes… Par conséquent, loin d’adopter la lisse égalité qualitative qu’on s’est obstiné à lui prêter, la filmographie du réalisateur était pleine d’éclectisme et de tentatives parfois inégales ou ratées.

Aimer (8)

La révision de l’œuvre semble s’être opérée avec le consensus, de la critique et des entrées, qui s’est opéré autour de « On connaît la Chanson ». Resnais y démentait ses anciens défenseurs, devenus ses détracteurs, en démontrant qu’il pouvait tailler grand dans du petit. Dès lors, ce film, comme « Mélo » avant lui, a suffi à légitimer la part la plus récréative de sa production comme son amour des ensembliers et de la quincaillerie théâtrale. Pour autant, ne voyait pas là, de ma part, une position de dénigrement : cette partie de la filmographie réputée « mineure », car plus resserrée dans ses sujets et ses ambitions, produit sa part de plaisir, du moment que l’on en mystifie pas la nature. C’est donc là que réside le problème pour « Aimer, Boire et Chanter ». Dans les articles, on retrouve toujours cette volonté d’élever la modestie à des dimensions monumentales, mais aussi la volonté de ne plus faire de distinctions, même sans opérer forcément un jugement de valeur, entre une ambition et une autre. Pour compliquer les choses, la critique se trouve lestée par un nouvel embarras : ne pas célébrer le film, c’est ne pas célébrer Resnais, d’où le sacrilège de ne pas rendre l’hommage attendu à travers le film.

Aimer (1)

Peu donc – le formatage médiatique n’aidant pas – se seront risqués à établir ces différences, préférant cultiver un consensus de circonstance. Faut-il dire pour autant que « Aimer, Boire et Chanter » est mauvais? Non. Il est donc grand? Pas plus. Mineur? Oui et Non. On touche là à l’aporie du journalisme critique, tenaillé par des impératifs de clarté (oui OU non) et de promotion (davantage OUI que non), et souvent impuissant à formuler des nuances de valeur, voire de questionnement. Il faut dire que « Aimer… » n’appelle pas de grands questionnements mais la nécessité, sans le dénigrer, d’en rendre compte en usant de la vulgarité ou du potache qui le constitue. Au lieu de cela, on sort le grand jeu : « artificier » (c’est dans le film, c’est commode), « champagne », « pétillant » (Resnais est (était) vif, malicieux, cultivé)…. Plus prosaïquement, si on regarde ou on écoute, on audio-verra : la naïveté de décor découpés, une taupe qui applaudit les scènes de ménage, André Dussollier qui se « pète » le pied en tapant dans une souche et en lâchant un gros juron, un bon « chelou » glissé dans le dialogue, un jeu à qui sera cocu le dernier. Bref, Resnais joue les garnements, les écarts de langage, les gags éculés, les conventions, la naïveté frontale ou distanciée. Le film n’a littéralement d’autre prétention que le jeu. Resnais y vise sans complexe l’amusement, même dans la ringardise, moyennant quelques couacs, et sans chercher (bien au contraire) aucun effet de réalité.

Aimer (9)

Ce redoublement permanent de la représentation (le décor dans le dessin et le théâtre, dans le théâtre, dans le cinéma), d’une ligne un peu trop claire, est certainement la limite du film. Mais si l’on accepte la familiarité, de troupe et de ton, le film touche son but : on entre dans la ronde et on s’y amuse plaisamment. En revanche, chercher à transmuer en permanence une trivialité assumée en geste d’autant plus noble qu’il est déguisé sous un habit pauvre, est à mon sens une impasse interprétative, qui contredit le film. Alors, bien évidemment il y a la mort, l’auto représentation à peine voilée, le prête flanc à l’exégèse symbolique. Combien de signes par delà l’abime déjà ouverte? Cette dimension est inscrite dans le film, comme elle était inscrite dans « Vous n’avez encore rien vu », mais elle est aussi profondément désamorcée, puisque traitée sur un versant parodique et purement fictif. Mesdames et messieurs, voyons! Resnais était-il volage comme George Riley, son alter ego dans le film ? Sortait-il avec les filles, mineures, de ses amis? etc. C’est sans fond puisque c’est infondé. Le film n’est pas du champagne ou un toast post-mortem, c’est juste un pop malicieux.

.

.

crédit photos © F comme Film – Arnaud Borrel

.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s