détrompe l’oeil

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à propos de « Holy Field Holy War » de Lech Kowalski (sortie le 26 mars 2014)

Dans son nouveau documentaire, le réalisateur Lech Kowalski se rend dans la Pologne rurale pour observer les mutations des cultures et des élevages. Sous l’apparente permanence du paysage, les techniques intensives font ravage avec force pesticides qui empoisonnent le sol et l’atmosphère. Ce sont aussi de sournois forages souterrains, pratiqués dans le dos des petits exploitants qui minent la valeur de leurs sols et la qualité des eaux potables. Le documentaire, bien plus complexe et stratifié qu’il n’y paraît, ne se réduit ni à une simple dénonciation, ni à un appel, lancé ou relayé, à la vigilance ou au soulèvement. C’est un travail d’observation et d’immersion qui fait apparaître, très patiemment, des réalités dissimulées. C’est aussi un double portrait, sans apitoiement ni défaitisme, du paysage polonais et des travailleurs ruraux traditionnels.….……..………

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Avec son titre slogan et son sujet, « Holy Field Holy War » peut laisser craindre quelques écueils. Comme dans tout cinéma « engagé », il y a le danger que la contestation prenne le dessus sur le cinéma, et que le discours ne fasse que conforter des luttes à priori indiscutables. À tout cela s’ajoutent les interventions directes du réalisateur dès les premières scènes : il n’hésite pas à piéger un interlocuteur rétif, discute en off sonore capuchon sur l’objectif, puis le rejoint une fois les conditions posées, pour filmer un simulacre de conversation spontanée. Il faudra donc dire sans nommer, filmer sans préciser où, sinon se contenter d’un « quelque part » en Pologne. Ces procédés montrent les stratégies permanentes que le cinéaste doit déployer pour lever les interdits et exposer les secrets. Passé cette ouverture qui pose le thème central du film, celui de la dissimulation, Kowalski se met définitivement en retrait à quelques rares exceptions près. Ce n’est pas un documentaire à la première personne, où le réalisateur endosse, comme dans certains films, une posture héroïque qui confisque la parole et l’attention. Au contraire, le cinéaste observe tout du long une rigoureuse neutralité de filmage.

Le film restitue, sans la commenter ou l’orienter, la parole des premiers intéressés, éleveurs et cultivateurs. Cet effacement privilégie une investigation, factuelle et quotidienne, qui s’attache davantage à montrer qu’à démontrer, sans effet d’emphase ni alarmisme tonitruant. La caméra collecte et tente d’approcher une réalité toujours fuyante dont le mot d’ordre reste le silence. Les agissements ont lieux aux yeux de tous comme une activité routinière : un ouvrier inonde de lisier de vastes terrains sans discontinuer ; un livreur de farine animale sillonne les routes tel un vendeur de glaces ambulant. Un processus irréversible est à l’œuvre sans que l’on n’en mesure l’avancement ou les conséquences. Les signes sont pourtant là : abeilles agonisantes dans une mare engluée de pesticides, puits d’eau potable pollué par un dépôt peu ragoûtant, maison lézardée de fond en comble. Une réalité, à peine révélée, celle d’une agriculture chimique ou d’un élevage intensif, cède la place à une autre tout aussi inquiétante : l’exploration systématique des sols par une multinationale américaine. Le documentaire tire sa force de cette intelligence de mise en scène : il faudra découvrir, arpenter et questionner, avant de nommer et de dénoncer ce qui se joue dans ces champs d’une ruralité presque immuable.

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Lech Kowalski ne prend jamais d’avance. C’est son expérience de terrain, empirique et tâtonnante, qu’il ouvre aux spectateurs. Il nous faut parcourir un paysage de faux-semblants et saisir les sourdes connivences qui l’agissent. Le montage, finement construit, en reconstitue les étapes et ne cesse d’élargir les pourtours de l’observation. Le réalisateur documente toute une topographie humaine et les moyens de sa survie. Les cultivateurs de betteraves sont asservis à l’industrie sucrière, d’autres persistent malgré l’endettement dans un élevage artisanal, les plus indigents se livrent à un commerce dérisoire de scarabées vivants. La marginalisation des petits paysans, opprimés par la concurrence et les directives européennes, est de plus en plus marquée. C’est au terme de ce panorama immersif que l’on accède au sujet « dérobé » du film. Ce détour, par delà l’habileté et la justesse du procédé, montre qu’un mal supplémentaire ronge le paysage de l’intérieur. C’est également l’idée que celui-ci participe d’un tout avec l’agriculture intensive, dont il signe peut-être l’accomplissement. Le forage des terres par des compagnies étrangères poursuit le processus sacrilège qui dépossède les paysans de leurs sols. Dans une scène tardive, deux ouvriers chargés de planter les piquets des lignes de forage, s’étonnent incrédules de l’existence d’élevages intensifs en Pologne. Ils en jugent les méfaits bien supérieurs à ceux de la prospection souterraine. Ce dialogue surréaliste, montrant les deux hommes qui badinent face à la caméra sur le choix entre deux fléaux, souligne l’absurdité de toute comparaison une fois la logique du pire enclenchée.

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« Holy Field Holy War » est un cri d’alarme sur une menace qui dépasse de loin l’exemple de la Pologne développé dans le film. C’est un appel à une résistance globale, mais il n’emprunte jamais – heureusement pour le spectateur – la forme du tract. Au discours asséné, il substitue la force d’une expérience directe où l’éloquence n’est faite que d’actes, de sons et d’images. L’un des plans, parmi les plus simples, mais doté d’une efficacité redoutable, consiste à venir planter la caméra dans les roues des camions qui perforent le sol. Par ce geste de bravade, Lech Kowalski capte directement les soubresauts physiques qui ébranlent le cadre. Tout le film est à l’image de cette logique : rendre tangible pour le spectateur un chaos encore invisible.

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crédit photos © Revolt Cinema / Lech Kowalski

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