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Digital Fusion Image Library TIFF Fileà propos de « The Grand Budapest Hôtel » de Wes Anderson   (sortie le 26 février 2014)

On sait désormais que l’univers de Wes Anderson est bien établi, et que chaque nouveau film n’en est qu’une déclinaison, souvent brillante, mais familière, avec ses gimmicks, son timing burlesque, son art du délai et du contretemps. Pourtant, il est difficile de bouder « The Grand Budapest Hôtel », film gigogne en chef, qui tient de la grande et superbe attraction. Pas de réinvention donc, si ce n’est dans une démesure inédite, mais pas de lassitude non plus. « The Grand Budapest Hôtel » est bien la maniaquerie attendue, aussi stupéfiante que frivole, mais d’un plaisir infiniment soutenu. …..

narrateurs et narrations

Emboité comme jamais, le film s’ouvre sur un enchevêtrement d’époques et de narrateurs. Une jeune fille vient s’asseoir auprès d’un monument dédié à un grand écrivain. Elle s’absorbe dans la lecture de « The Grand Budapest Hôtel », son livre le plus réputé. Le spectateur,  pris de vitesse, voit s’enchaîner une préface et un premier récit, puis un second enchâssé, le tout dans une série de soubresauts temporels. Il y est question du destin palpitant de Monsieur Gustave, le concierge hors norme du « Grand Budapest Hôtel », narré par son ancien disciple et admirateur, le jeune groom, Zéro Moustafa. Zéro, qui est devenu un vieil homme, confie l’histoire à l’écrivain, se remémorant avec nostalgie un âge d’or révolu. Dans l’ancienne République de Zubrowska, le fastueux hôtel, vestige intemporel de la belle époque, était un lieu de villégiature très prisé pour une clientèle, riche et éclairée. Mais la tourmente des années 30 et un concours de circonstances néfastes, amorcèrent son irréversible déclin. Tout commence donc quand une très vieille comtesse entichée de Monsieur Gustave, décède brusquement et lui cède son bien le plus inestimable, un tableau de la renaissance. Les héritiers de la famille, en maille avec l’armée aux insignes zigzagués qui menace d’envahir le pays, partent aux trousses de Gustave pour récupérer le tableau et annihiler toute trace testamentaire…

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catalogue d’aventures

Cet ancrage historique assorti d’un hommage à Stefan Zweig, donne à cette fantaisie imaginaire des résonances assez tragiques. On y voit une vieille culture malmenée, résister tant bien que mal aux assauts de la cupidité et de la barbarie, un tableau de maître  sous le manteau. Pour autant, il serait déplacé de prêter un excès de profondeur au film car manifestement, il n’en a pas le sérieux ni la prétention. « The Grand Budapest Hôtel » est un pur jeu de surfaces, de figures, d’espaces et de récits en tiroir, où le fond sert davantage de prétexte, si stimulant soit-il, que de discours. C’est même le film le plus « cartoonesque » du réalisateur, avec une avalanche de personnages grimés et de situations stéréotypées. Les aventures rocambolesques de Gutave et de son « boy » moyen-oriental, pleines de complots ourdis et d’embuches mortelles, évoquent quelque chose d’Hergé. Kovacs, l’avocat chargé de la besogne testamentaire, a l’allure d’un professeur Tournesol mâtiné de Sigmund Freud. Jopling, le sanguinaire homme de main des héritiers, a littéralement une gueule de dogue, la mâchoire proéminente, deux incisives inférieures en guise d’unique dentition. C’est également une invraisemblance de bande dessinée qui régit les milles développements de l’intrigue. En jouant de l’évocation historique, Wes Anderson en profite surtout pour rêver sur un monde anachronique, fantasmé de romans en témoignages, une sorte de vieille Europe imaginaire, une fiction parmi les fictions, qu’il reconstruit à sa guise en la gorgeant d’aventures insensées. En somme, le film reste avant tout un grand divertissement graphique, une sorte de catalogue boulimique, qui brasse genres et séquences obligées à la  manière d’un pastiche raffiné. Il y a outre l’écrin de nostalgie et les reconstitutions d’époques multiples, le recours des héros aux déguisements pour passer incognito, un emprisonnement et la préparation minutieuse de l’évasion, un rendez-vous clandestin improbable dans un lieu périlleux, une chausse-trappe mortelle parmi les sarcophages du musée…

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frontalité, décors et plateformes

Comme à son habitude, mais avec une perfection jusqu’au-boutiste, Anderson élabore un grand décor d’une tridimensionnalité archaïque, faite de plans découpés, horizontaux et verticaux, et de passages dérobés. Les distances s’écrasent par des zooms rapides et les lieux se raccordent au gré de raccourcis fantastiques (une ligne de faîtage, un conduit de ventilation), donnant l’idée d’une grande machinerie toute en correspondance. La façade du Grand Hôtel, exagérément plate, pose ce principe d’un espace faussé, monumental et miniaturisé à la fois. Chaque fenêtre comme dans un calendrier de l’Avent, attend d’être soulevée pour faire apparaître une myriade de figures animées, mais aussi, pour dévoiler des profondeurs d’espaces dissimulés. On bat souvent les portes dans le film, le regard traverse les lucarnes vitrées et si par inadvertance, on traverse une porte trop diligemment, on manque de basculer (comme Zéro) dans le vide d’une fenêtre placée dans l’enfilade. L’espace est structuré par plans, tout en trompe l’œil théâtral, avec de vraies et de fausses profondeurs, qui apparaissent là où on les attend pas. Entre, ce sont les machines motorisées qui prennent le relai pour boucler les grandes distances du circuit : cabines téléphériques, train, moto… Depuis l’ouverture du livre dans la première séquence, un alambic de récits, d’époques et d’espaces, ne cesse de se déployer face au spectateur. La force du film tient dans le fait que sa géographie imaginaire ne se résume pas à une succession de décors et d’épisodes aboutés, mais à un grand montage qui les englobe tous, tantôt par dilatation ou par réduction. Cependant, ces jeux sur l’échelle ou la construction dénudée des décors ne sont pas neufs chez le réalisateur. On se rappelle des wagons tronqués du « Darjeeling Limited » ou des de coupes verticales pratiqués dans les architectures de « La Vie Aquatique », mais jamais ces procédés, alors anecdotiques, ne se répercutaient dans la structure d’ensemble du film. Peut-être que c’est seulement avec « Fantastic Mr Fox », son film d’animation copieusement post produit avec marionnettes et maquettes, que Wes Anderson s’est approché d’une spatialité aussi ludique et malléable. La prouesse de « The Grand Budapest Hôtel » est de donner corps à cette illusion, en faisant du film une sorte de grand jeu de plateforme au sein duquel évoluent cette fois les acteurs réels.

Ce nouveau film n’enlèvera pas le reproche que l’on peut faire à toutes les œuvres formalistes : un risque inévitable de disproportion et de vacuité. A trop jouer de figurines, le réalisateur peut laisser le spectateur hors jeu et manquer de le concerner. Pourtant, un tel degré de maîtrise et d’invention force l’admiration. Peut-être que c’est en cédant à toutes ses obsessions enfantines, de la miniature jusqu’au feuilleton d’aventure, que Wes Anderson touche le plus. La question de son renouvellement se reposera d’autant plus désormais : comment surenchérir après une telle somme ?

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crédit photos © Twentieth Century Fox 2014

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