Infra-peur

kleber mendonça filho

à propos de « Les Bruits de Recife » de Kleber Mendonça Filho   (sortie le 26 février 2014)

Le premier long métrage de fiction du réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho est une excellente découverte. Difficile d’en préciser la saveur et la subtile étrangeté. En faisant la chronique de son propre quartier, le réalisateur dit avoir voulu faire « un Soap Opera filmé par John Carpenter ». Isolée, la formule peut sembler racoleuse, pourtant elle résume bien la surprise continuelle que le film réserve à ses spectateurs. Sous une jovialité de mœurs et de climat, le film raconte, tant par ses personnages que par le filmage des espaces, et avec un design sonore très détaillé, la paranoïa de la classe moyenne. C’est une « peur d’un danger qui ne se concrétisera pas », ou peut-être là où on ne l’attendrait pas. Le film tient autant du portrait social, urbain et historique d’un pan plutôt aisé de la société brésilienne, que des codes visuels ou sonores des films de genre. Ces derniers sont subtilement fondus dans les situations ordinaires, pour une sorte de « à la fois mais pas tout à fait », ajouté à  la tension d’un suspense qui n’arrête pas d’être déplacé. …..

A Recife, dans le Setúbal, l’une des portions du quartier Boa Viagem, la promotion immobilière bat son plein. Le quartier se transforme avec la construction de tours et d’immeubles modernes enchevêtrés, mais il garde encore une physionomie composite et la bonhomie de ses rues animées. Le passé des grandes plantations de canne à sucre résonne en creux et les hiérarchies demeurent, malgré la familiarité apparente des échanges entre maîtres et domestiques. Un ancien grand exploitant, Francisco, patriarche qui garde toute sa vivacité, règne en maître sur le quartier dont il reste le principal propriétaire. Les ménages de classe moyenne, principale population du quartier, acquièrent jalousement des biens de consommation et entretiennent, quasiment par plaisir, et comme pour tromper leur tranquillité, des fantasmes de vol ou d’agression. L’implantation d’une société de sécurité privée, qui patrouille à même la rue, va cristalliser leur peur et raviver les culpabilités. Pourtant, tout se passera sans heurts apparents, dans l’ordinaire des bruits de voisinages, sous l’écrasante chaleur tropicale, dans le va-et-vient désinvolte des activités quotidiennes. Le récit s’accompagnera des projections imaginaires des uns, de la bonne ou la mauvaise conscience des autres, manifestations tantôt tangibles tantôt abstraites de cette menace diffuse.

BruitsdeRecife_2

Kleber Mendonça Filho a l’intelligence de ne jamais précipiter trop fortement le drame ni d’expliciter touts les tenants et les aboutissants. C’est même un art assez funambule des développements et des digressions qui nourrit le film, en ménageant des lacunes, des interruptions, des moments drolatiques. A l’image des fenêtres laissées ouvertes pour évacuer la chaleur caniculaire, l’intrigue circule comme les bruits, sans que l’architecture du film, pourtant très construite, n’en arrête le jeu. On sait, et l’on sent, que le récit avance sans jamais pouvoir dire vers quel point il se dirige. Cela, le réalisateur le pose dès son introduction qui nous emmène tambours battants, caméra à hauteur de rollers,  dans une cours peuplés d’enfants, avant de nous détourner vers une scénette anodine – un homme ou un artisan œuvrant de dos face à un mur – pour en suspendre l’effet. Déjà, tout est dit, les signes d’un drame qui doit se réaliser sont annoncés, mais davantage par la mise en scène, l’image et le son, que par une exposition narrative. Le talent de Mendonça Filho consiste à faire du film entier une sorte de mise en place, tendue et jamais tout à fait résolue, qui provoque l’interaction. Il faudra chercher du regard, trier les sons, raccorder les interstices et questionner des sensations, trompeuses ou avérées, qui en disent beaucoup plus long que ce que l’intrigue à elle seule ne fait que suggérer.

BruitsdeRecife_5

« Les Bruits de Recife » qui a été très remarqué dans les festivals, concilie une approche presque « populaire » du cinéma, en empruntant à la chronique, à la comédie, au thriller ou à la tragédie familiale, avec la saisie quasi-documentaire d’une réalité de quartier. Le travail de mise en scène, inventif et exigeant, est d’autant plus saisissant que le film se donne sans difficulté apparente, sans prétention ni volonté édifiante, comme un divertissement dont on ne mesurerait pas l’écoulement malgré ses deux heures. La qualité du film, à l’image de son affiche constructiviste, avec ses reflets, son hybridité, ses inversions et ses vues imbriquées, est de nous faire accéder simultanément à plusieurs niveaux de significations, historiques et contemporaines, tout en affirmant un amour farouche de la fiction, du cinéma, de son langage et de ses artifices. Ancien critique et programmateur, Mendonça Filho régurgite sa cinéphilie mais sans les complaisances habituelles de réalisateurs qui citent et récitent. Cette culture, infuse et allusive, est davantage tournée vers le présent. Elle lui sert à appréhender et à restituer le monde courant.

.

crédit photos © Victor Juca / Cinemascópio

.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s