corde raide

at_berkeley (7)à propos de « At Berkeley » de Frederick Wiseman   (sortie le 26 février 2014)

Le dernier documentaire du réalisateur, d’une durée fleuve de 4h, s’attache à montrer un semestre de l’année universitaire 2010, sur le campus de Berkeley en Californie. Ce nouveau volet institutionnel célèbre très clairement les qualités de l’établissement, de son administration et de ses pédagogues, même si Wiseman ne se départ pas d’une neutralité d’observation. A sa manière, sans excès d’alarmisme ni de démonstration, le film participe d’un plaidoyer en faveur de l’université publique qui se voit de plus en plus menacée par le désengagement de l’état et la crise financière. Campus emblématique reconnu pour son excellence, Berkeley réitère chaque année sa politique de diversité et d’accessibilité malgré les restrictions budgétaires. Le film s’ouvre sur une nouvelle rentrée universitaire, avec les difficultés grandissantes qui affectent les étudiants et le personnel….

at_berkeley (4)Sous l’apparente tranquillité de sa forme, qui semble couler uniformément par blocs de séquences, alternant grosso modo entre cours et réunions internes, « At Berkeley » brasse une grande diversité d’aspects et de questions, tantôt à peine esquissées par de petites annotations, tantôt longuement déployées. Le film ne détaille aucuns individus, enseignants ou étudiants, il reste un portrait de la communauté universitaire au travail. Parfois, le réalisateur se borne à observer les différentes situations de classe, du cours magistral jusqu’aux séances d’échange en petits groupes où la parole circule plus informellement. Les disciplines se confondent sans qu’on en saisisse d’emblée la teneur ou le contexte, faute de préambules ou de sous-titres. Wiseman procède comme un invité qui furète en balayant du regard l’immensité de son sujet. Comme lui, le spectateur, s’immerge sans transition, au gré des portes entrouvertes. Ceci dit, tout le début sera vu à travers une question récurrente, celle de la baisse des moyens avec ses problèmes afférents : la difficulté croissante des classes moyennes, la réduction des aides, l’endettement des étudiants, le risque d’une hausse des frais d’inscriptions et d’une inégalité d’accès aux disciplines. Ce nid problématique fait toute la richesse et la tension d’une bonne moitié du film. La force de l’enjeu est tel qu’il semble infléchir le contenu des autres scènes. Un cours de littérature sur l’étang du « Walden » de Thoreau, un projet de recherche sur des jambes mécanisées pour hémiplégiques, un plan des étudiants qui se prélassent au soleil, vont devenir malgré leurs éloignements, la métaphore, le prolongement ou l’envers de cette lutte qui se joue sourdement. Les plans répétés des bâtiments, des pelouses et du majestueux portail d’entrée, montrent combien l’institution tente de résister aux assauts du libéralisme en offrant son enclos imperturbable aux étudiants.

En parallèle, le film donne à voir les questions internes propres au fonctionnement et à la direction de l’établissement, du plus anecdotique en apparence (le nombre de tondeuses à gazon) jusqu’aux questions cruciales (le maintien des emplois). L’administration prône au nom des difficultés financières et de l’efficacité des refontes d’équipes, dans une logique inspirée de l’entreprise. Ailleurs, c’est la différenciation des salaires ou les contreparties en équipement qui sont discutés, afin de garder ou d’attirer les enseignants les plus convoités, et d’échapper à la concurrence des établissements. Entre tout cela, s’immisce la vie du campus et de ses abords : des fêtes nocturnes, des spectacles d’étudiants ou des scènes de détente dans la verdure. C’est même dans des scènes secondaires, comme celle où un vieil employé noir balaie à grande peine d’interminables volets d’escaliers, soulevant des pelotes de poussière qui chutent lentement dans le vide, que Wiseman touche subrepticement. La séquence, muette et autonome, est donnée sans sous-texte au gré d’une émotion directe.  Elle trouvera bien-sûr un pendant dans le film, lors de débats sur la précarité ou l’insuffisance des agents, mais  suffisamment détaché pour que la scène existe en soi. A posteriori, ce passage fera même écho à la question de la diversité et aux discriminations encore présentes dans les groupes d’étude, mais sans aucun manichéisme.

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Malgré les fils qu’il tire, Wiseman se dispense de catégoriser ou d’articuler avec trop d’évidence les scènes. Il s’emploie davantage à en faire tenir la diversité sans en fermer le sens, produisant de temps à autres, des annonces aux répercussions différées dans le montage. Les scènes extérieures (le franchissement de l’entrée, les pelouses et la bonhomie estivale des festivités de rue) procèdent comme des respirations internes, et des leitmotive, qui découpent le film en traduisant l’écoulement du temps de jours en mois.  Elles montrent la porosité du campus, ouvert sur la ville comme un grand parc, avec la baie de San Francisco à l’horizon. La contestation, dont Berkeley fût le fer de lance dans les années 60 (mouvement du « free speech » pour la liberté politique des étudiants au sein de l’université, opposition à la guerre du Vietnam, manifestations contre le racisme…) n’est jamais loin et elle finira même par s’inviter dans les locaux, comme chaque année, pour protester maladroitement contre les frais d’inscription. Ces interludes extérieurs sont en apparence anecdotiques ou décoratifs. Pourtant ce sont ces artifices qui permettent à Wiseman de donner au film sa cohérence tout en signifiant la spécificité du campus, son ouverture à l’expression démocratique et aux manifestations culturelles. Ces images récurrentes lissent la nature composite du montage et de ses scènes, et leur donnent ce rythme coulé, presque caricaturalement californien, qui en maintient l’unité et signifie l’état d’esprit, ou la manière d’être très particulière des usagers de l’université.

« At Berkeley » malgré ses qualités et la diversité de ce qu’il montre, occasionne un peu de gêne, peut-être parce que le film livre une image idyllique de l’institution, qui apparaîtra, à l’image des séquences où le chancelier et son équipe se félicitent d’avoir su surmonter les obstacles annuels, comme un exercice un peu trop apparent d’autocélébration. Passé le climat de crise de l’ouverture, c’est paradoxalement une sensation d’optimisme qui se dégage à mesure que le film avance. Ce retournement, contraire aux développements attendus, a quelque chose de frustrant. Délivré de l’enjeu inaugural qui se dissout progressivement comme une piste secondaire, l’intérêt du spectateur s’éparpille un peu dans une série d’observations dépourvues de nouvelles tensions. Mais, c’est aussi le fait de ne pas fabriquer artificiellement l’évènement, d’accepter la trivialité et de laisser le temps semestriel s’écouler, qui font la qualité du documentaire. On comprendra que Wiseman n’a pas voulu s’appesantir sur ces problèmes, une fois ceux-ci posés, pour éviter le martèlement d’une requête qui nuirait au contenu documentaire.

at_berkeley (3)Dans sa note d’intention, Wiseman désamorce les reproches qu’on pourrait lui faire lorsqu’il dit : « Je pense que c’est aussi important de montrer les gens intelligents, tolérants et passionnés par leur travail, que de faire des films sur les échecs, l’indifférence et la cruauté d’autres personnes. » Comme il l’a montré ces dernières années, le réalisateur assume le fait de s’intéresser à des institutions ou des établissements de prestige, qui sont moins problématiques et d’une certaine façon, plus enclins à fasciner. Cette évolution, un peu plus consensuelle dans le choix des sujets, interroge nécessairement, même ici quand elle sert un but louable, en ce qu’elle paraît moins audacieuse et stimulante. Il y a le risque que l’on aime le film davantage pour ce qu’il défend, que pour ce qu’il montre ou pour la manière dont il le fait, sans oser avancer une critique. Néanmoins, le film, pour peu que l’on s’ouvre à ses nuances, et que l’on dépasse son égalité apparente, ne se résume ni à un exercice d’admiration ni à une leçon béate de combativité. Au même titre que les autres documentaires de Wiseman, « At Berkeley » demeure une expérience de regard salutaire, ouverte et complexe, sans excès didactiques ni significations appuyées.

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crédit photos © zipporah films

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