Petri expansé

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En écoutant la chronique efficace de Jean-Baptiste Thoret à propos de « La Propriété c’est plus le vol » de Elio Petri (diffusée mercredi dernier sur France Musique), je me suis dit que je serais bien incapable de répondre à l’exercice avec une telle concision, surtout pour un film pareil. De quoi est-il donc question? De la haine du Capitalisme, de l’avidité humaine? Dans « La Classe Ouvrière… », d’aliénation au travail? Dans « Enquête… », du pouvoir et d’impunité? Oui et Non. Difficile de résumer ces films à des  thèmes ou à des synopsis car ils en débordent toujours vertigineusement le cadre. Les films de Petri séduisent et impressionnent par leur énergie mais leurs narrations, insaisissables et enchevêtrées, ne cessent de dérouter. Ce sont des sortes de dérives, des périples souvent introspectifs, pour partie mentaux et imaginaires, mais donnés sous une apparence de réalité et d’extériorité. Il ne faut pas entendre « réalité » comme réalisme, car la réalité des films de Petri est ambigüe : subjective, fantasmée et parfois même fantastique. Tous ses films montrent des itinéraires complexes, individualisés ou un peu plus choraux comme dans « La Propriété… ». Dans ce dernier, tous les personnages participent d’un trip éveillé – en témoignent les apartés des monologues sur fonds noirs neutres – qui vire à la fable baroque ou au cauchemar nihiliste. Le propos des films, a priori caricaturalement engagé, pourrait les faire passer pour des pensums gauchistes, mais ce simplisme présumé est toujours démenti par une complexité de développements qui finit par nous perdre, spectateurs et personnages, dans une sorte de doute insondable avec sa part d’ironie et de malice. Plus que leurs sujets, le charme des films de Petri tient à ce plaisir de la déroute et à la générosité, autant visionnaire que narrative, que le réalisateur y déploie.

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On peut donc résumer les films et/ou essayer de transcrire, comme dans celui-ci, son allure de dédale retors. En réalité, les films de Petri et surtout l’expérience qu’ils nous procurent en investissant ces grands sujets d’époque, ne sont pas vraiment résumables à moins d’en appauvrir substantiellement le contenu. La force insidieuse de la fameuse trilogie début 70 est de nous absorber entièrement. Les films suscitent une forme de connivence, voire une empathie involontaire, avec des personnages souvent abjects ou tout du moins très médiocres. Il y a dans « L’assassin », le jeune antiquaire arriviste, faux coupable désigné en vertu d’un préjugé envers les méridionaux, qui s’avèrera au final assez compromis et ce, malgré notre inclinaison à le défendre des policiers. Dans « Enquête… », l’horrible commissaire devient fascinant à force d’ignominies et lorsqu’il tente enfin « d’expier » dans un simulacre d’humanité, comble d’amoralité, son repenti lui est refusé. L’ouvrier de « La Classe Ouvrière… », un pauvre diable à la bêtise crasse, n’aspire déjà qu’à amasser dans un zèle frénétique. Au début de chaque film, les lignes sont claires car l’on surplombe personnages et sujets. Pourtant, peu à peu, quelque chose nous happe et finit par nous contaminer, même si cette contamination est ludique et « réflexive ». Plutôt que de juger le grain et l’ivraie, Petri campe l’humanité même perverse de ses personnages, qui nous empêche de nous désolidariser complètement.

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On sort des films un peu hagards, sonnés mais ravis, avec l’impression de ne pas toujours pouvoir soupeser le sens de ce qui s’est joué. C’est vraiment là, le charme non didactique des films de Petri : ils se déploient en fragilisant leur rhétorique et leurs oppositions initiales. Le doute et l’excès en sont constitutifs. Les personnages se dilatent, s’évaporent ou s’anéantissent, et le film s’achève sans véritable conclusion. Le même cercle « non vertueux » et souvent destructeur que la fiction a décuplé pourrait se prolonger à l’infini. Ces finaux presque énigmatiques, en résolution fausse ou temporaire, charrient avec eux des idées de fatalité ou d’absurdité au nihilisme plus ou moins appuyé. Pour autant, il n’y a jamais de véritable désespérance mais une sorte de virulente et paradoxale allégresse, un étranglement de rire mauvais. Les fictions sont donc infiniment plus complexes que les histoires mais cette complexité-là est difficile à traduire en termes narratifs : elle tient à la plastique des films, à leur montage, aux différents modes d’énonciation employés… C’est une complexité – surtout – d’expérience : de dissolution, de superposition, de « sur » ou de « dé » doublement, de stridences et de détonations. Mais c’est principalement elle qui fait le sel de ce cinéma-là, si particulier, pour le spectateur.

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à réentendre :: l’émission « Pendant les travaux, le cinéma reste ouvert » : « Au nom de quoi faut-il aimer les films de Elio Petri », vendredi 14 février 2014, France Inter, en réécoute et podcast

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