ricochet(s)

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En glissant sur internet à la recherche d’informations sur « Une Femme Douce » de Bresson, je découvre ce poster énigmatique du film, fait par une affichiste tchèque. C’est une jeune femme de profil, le visage masqué par ses longs cheveux blonds. Seule émerge une oreille et la chevelure, presque surnaturelle, s’enroule autour du cou : elle est comme aspirée par le large collier de perles turquoises. La robe noire et le fond achèvent d’isoler la figure au profil singulièrement découpé, comme un point d’interrogation. On pense vaguement au chignon de Kim Novak, le fétiche qui fascinait et étourdissait James Stewart dans Vertigo. Même effet de suspension d’entre les morts. Femme énigme donc, insaisissable et en même temps prisonnière, attachée par son collier, grignotée par le lierre remontant de ses cheveux, comme une Mélisande renversée qui s’étoufferait sous le poids de sa chevelure. Le gouffre du fond, noir-vert, évoque les à-plats oniriques de De Chirico, une sorte d’écran de projection pour la marche de ce spectre hiératique. Une morte donc, mais d’un relief extraordinairement réel.

Bien évidemment, l’affiche, avec son collage surréaliste, est loin, et de Bresson, et de Dostoïevski, mais elle appelle à la rêverie sur des thèmes voisins. L’un comme l’autre, revendiquent des œuvres  réalistes, et l’imaginaire intervient principalement dans le mode d’énonciation. Le mari s’adresse à un tribunal fictif, un tiers sténographe qui deviendra la gouvernante chez Bresson. Mais cet échange est surtout un dialogue de sa conscience à lui avec la morte, un dernier effort pour l’atteindre et la comprendre. De plus, chez le réalisateur, tout est excessivement prosaïque, sauf son intériorité à elle, qui résiste au mari et ne se satisfait pas du confort matériel. Symptomatiquement, le personnage, gracile, est fasciné par les livres d’ornithologie, le chant, la musique, les choses sans pesanteur. Comme Bresson vide le film des ressorts psychologiques de la nouvelle (un duel de domination entre elle et lui, dont l’enjeu est de réparer l’humiliation dont le mari a été victime naguère), le récit devient plus elliptique, beaucoup plus mystérieux malgré son ancrage réaliste. Pas d’expressionnisme ou d’onirisme, si ce n’est dans l’artificialité tantôt rugueuse tantôt ouatée du récit, et dans l’hyper présence des bruits, des objets. Reste le fantastique du suicide final amplifié par Bresson : le châle et les objets au vent avec en bas, le corps mystérieusement intact, juste une souillure discrète sur le front (reprise en emblème sur l’affiche française du film). La Douce sera restée entière malgré la chute et l’affront.

STERN Bert - 1969 - TurquoiseDiamondChoker

Si Bresson ricoche sur Dostoïevski pour faire résonner ses propres thèmes, l’affiche tchèque du film est elle-même un emprunt. Elle reprend, en la découpant, une photographie réalisée en 69, par Bert Stern. Le mannequin nu, cadré aux épaules, est escamoté sous sa chevelure, pour mettre en évidence la parure de luxe, en or et turquoise. Dans le passage de l’un à l’autre, la main ouverte de l’original, entre offrande et signe d’invitation, disparaît. Le geste maniériste, presque échoué de la Renaissance, et l’amorce du buste, inclinée, sont délibérément coupés. La sensualité est évacuée et l’incarnat, pétrifié dans l’ombre. La Vénus est devenue fantôme.

 

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Affiche française de « Une Femme Douce » et affiche tchèque (1970?) de Olga Poláčková-Vyleťalová / « Turkoise Diamond Choker » (1969), photographie de Bert Stern / lien vers le billet original de Adrian Curry

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