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à propos de « Une Femme Douce » (1969) de Robert Bresson, restauration numérique, sorti en salles en novembre 2013

Un balcon, porte-fenêtre ouverte. Un guéridon se renverse lentement tandis qu’à côté, une chaise à bascule nue, se balance dans le vide. On voit un châle voleter mais on ne verra ni entendra le corps de la femme chuter. C’est l’interruption du trafic automobile, surpris dans sa bruyante routine, qui nous l’indiquera. Le corps s’est posé en bas, face contre terre, le visage intact, si ce n’est une blessure au front et un délicat filet de sang qui perle sur le trottoir. Plus tard, ce sera la veillée du corps dont on ne verra plus que les pieds, revêtus des bas, en manière de linceul. Le mari se livre à haute voix, prenant à témoin la bonne, mais s’adressant davantage à sa femme morte, semble-t-il, qu’à la vieille dame. Il repasse en boucle l’histoire conjugale et l’engrenage sournois des circonstances, mais plus que le chagrin ou la culpabilité, c’est son incompréhension qu’il ressasse. Lui, le petit-bourgeois avec son commerce d’objets précieux et ses biens, n’aura jamais pu posséder ni combler cette ancienne étudiante, orpheline et désargentée. Ils se seront rencontrés brièvement, charnellement, mais se seront toujours affrontés comme deux moralités étrangères.

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« Un femme Douce » est adapté d’une nouvelle de Dostoïevski et son héroïne se situe dans la lignée des personnages féminins, innocents ou équivoques, dont Bresson a brossé les tragédies, de Mouchette à Jeanne d’Arc en passant par Marie de « Au Hasard Balthazar ». Elle, jouée par Dominique Sanda, arbore les traits presque Renaissance d’une beauté iconique, avec sa candeur d’âme mais aussi sa malignité et ses faiblesses. Elle accepte un pacte faustien, se grise un temps des biens matériels obtenus en contrepartie du mariage, s’ennuie et finit par se laisse tenter par l’infidélité. Malgré sa beauté un peu irréelle, elle demeure une jeune fille libre et frondeuse, qui n’entend pas se faire dominer par un homme et la puissance ou l’autorité que lui confère son argent. Mais les résistances, parfois puériles, font progressivement place au désespoir. Finalement, elle ne pourra pas se résigner à entrer, comme un vulgaire objet, dans l’économie marchande et sociale du monde. Tandis qu’hier, elle s’émerveillait devant les squelettes du muséum d’histoire naturelle, remarquant la similitude matérielle des êtres, aujourd’hui, elle s’en désespère et ne ressent que davantage, le poids de sa singularité irréductible qu’on veut dérober ou mater, à force de conformisme et de domestication. Elle tentera donc, désespérément, de sauver son âme.

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Nous sommes indéniablement chez Bresson et dans la partie de son œuvre, la plus décantée et quelque part la plus éprouvante aussi, même s’il s’agit là, fait notable, de son premier film en couleur. « Une femme Douce » est assurément un grand film de maturité, peu aimable à premier abord, car dépourvu d’empathie ou d’expression émotionnelle. En bien des aspects, il prend la forme d’un film clinique, l’autopsie d’une relation manquée avec à l’horizon, la vacuité de la course contemporaine au bonheur, surtout matériel. C’est aussi une manière de brosser très sèchement le mariage, disons d’intérêt, et la petite bourgeoisie avec des personnages emblèmes. Le mari est effroyablement terne et antipathique : étriqué, vaniteux, inculte, insensible et sexuellement inhibé. Sans mauvaise volonté à priori, il avance en bienfaiteur alors qu’il agit en propriétaire possessif. Elle, plus curieuse, fantaisiste, est aux antipodes, mais elle abandonne ses études pour se livrer corps et âme à ce boutiquier, avec autant de cynisme que d’effronterie. Le mari, fasciné ou soupçonneux, la découpe du regard. Il ne l’appréhende que par bouts érotiques décousus : le visage, les seins qui pointent, les jambes, les pieds. A l’intérieur de cette grammaire visuelle très désarticulée, le son n’est pas en reste. Il se découpe en blocs : des mots objets, utilitaires, noyés dans un silence de plus en plus pesant, ou bien envahis par le fracas d’autres « sons-objets », ceux incessants des autos. « Une femme douce » illustre de manière implacable une forme de fatalité contemporaine. Le mime outrancier du bonheur charnel (voir la scène presque parodique de la nuit de noce) et les premiers instants d’entente s’étiolent rapidement. On jette les fleurs par terre, la mécanique devient nulle. C’est finalement l’absence de joie, et presque l’absence de vie, qui dominent dans cette routine mortifère.

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Pourtant, Bresson sait aussi magnifier son récit, suscitant à défaut de sentiments humains et d’espoir, une émotion formelle qui culminera dans la scène finale. Il procède par images presque didactiques, mais davantage poétiques, qui annoncent les inflexions du récit et la direction du drame. Il y a la vente du crucifix en or pour symboliser le pacte et l’aliénation à venir, la récurrence des images de diverses courses comme métaphore de la condition humaine, entre urgence à jouir et affairement absurde, l’analogie avec les animaux eux-mêmes partagés entre similitude et différences, et même des évocations plus osées du nazisme et de la seconde guerre pour préfigurer les luttes à venir, de lui avec elle, d’elle avec elle. Vu trop vite ou dans de mauvaises conditions (le petit écran ou la vidéo sont à proscrire), « Une femme douce » ne donne l’impression que d’un systématisme « bressonien » ou d’un formalisme aride, qui nous laisse de glace. Vu au cinéma, le film déploie toute l’inventivité de son récit visuel, et, il ne faut pas le négliger, sonore. Les voix atones, sont comme dévitalisées et semblent postsynchronisées, détachées des corps, réverbérées. Elles font dialoguer l’atemporalité de ce récit suspendu avec l’absence de compréhension d’hier, celle qui a miné le couple au quotidien et scellé la mauvaise rencontre. Enfin, loin de se réduire à sa démonstration horlogère, le film s’en émancipe avec subtilité. Il est d’une extrême lisibilité, tout en ayant comme le personnage féminin, une part d’étrangeté et de mystère (métaphysique?) un peu irréductible. L’émotion, extrêmement contenue, se libère dans la séquence qui ouvre et surtout clôt le film : dans le saut par-dessus le balcon, montré lui aussi qu’à travers une série d’objets curieusement flottants, on sent enfin la grâce, toute éphémère d’une libération. Et même les autos s’arrêtent.

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…pour l’ami Alexandre

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