pas de gauche et droit au cœur

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à propos de « Mes séances de Lutte » de Jacques Doillon, dans les salles depuis le 6 novembre 2013

Le cinéma de Jacques Doillon est souvent l’objet de malentendus, voire de préjugés, liés, pêle-mêle, à sa prétendue artificialité, sa psychologie, ses dialogues très écrits. Doillon serait un littéraire ou un « théâtreux », un homme de mots plus que de cinéma. Il est donc probable que son dernier film, malgré son pari osé, n’arrange rien à l’affaire, et même qu’il suscite quelques clivages parmi les amateurs. Certains y verront deux films, l’un parlé, dans la veine usuelle du cinéaste, avec sa psychologie et ses analyses, et l’autre chorégraphié, un pantomime de combat amoureux. Nonobstant les séances de luttes auxquelles se livreront quelques spectateurs, on y découvrira, si l’on y est disposé, l’un des plus revigorants films de Doillon. Le film d’un jeune homme en pleine maturité : un film d’une confondante évidence.

la dernière invention d’un cinéaste

Il faut le dire, quiconque a été saisi un jour par « La Fille de 15 ans » ou « La Drôlesse », accueille chaque nouveau film de Doillon comme une réjouissance mais également comme un petit miracle. On sait les difficultés qu’a rencontrées le cinéaste au tournant des années 2000 pour réaliser ses films. Depuis « le Mariage à trois » en 2010, Doillon semble avoir repris un rythme de tournage régulier et on ne peut qu’espérer qu’on lui donne les moyens de poursuivre. La sortie rapprochée de « Mes séances de lutte » à un an près de « Un Enfant de toi » montre que le réalisateur n’a rien perdu de sa prolifique créativité. Durant les dernières années, Doillon s’était en partie réinventé en tirant partie de la souplesse du numérique pour réaliser des films plus « spontanés » comme « Carrément à l’Ouest » ou « Le Premier Venu ». « Mes Séances de lutte » fait évènement dans la mesure où même si l’on retrouve les ingrédients habituels de son cinéma, on y sent aussi une nouveauté. Si le cinéma de Doillon a toujours été un cinéma du verbe, il n’en a pas moins été un cinéma des corps (et l’on pourrait ajouter des espaces, même domestiques). Ce qui est neuf, c’est qu’il n’a jamais été un cinéma des corps à ce degré-là, avec ce plaisir et cet amusement-là.

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Faiseur d’histoire

Résumons. Une histoire simple mais contondante. Une jeune femme de passage pour affaires familiales (Sarah Forestier) vient retrouver l’un de ses anciens amis (James Thierrée) dans une maison de campagne. Une nuit bien auparavant, il aurait pu devenir son amant mais cela n’a pas eu lieu sans que ni l’un, ni l’autre, ne comprenne la raison de ce désir empêché. Gêne et distance. Chacun reste un peu sur ses gardes même si elle, se complaît à le provoquer. La maison voisine est celle du père de la jeune femme. Il vient de décéder, et elle, est venue pour partager les objets qui restent. Avec ses frères et sœurs, elle se livre aux mêmes excès, s’entêtant à vouloir un bien dès lors qu’un autre en émet le souhait. Au fond du fond, dans ce comportement, il y a, exprimé chez elle, la rancœur de ne pas avoir pu régler ses comptes avec ce père mal aimant. Pour exorciser ses frustrations à elle, et surtout leur frustration amoureuse commune, le couple d’amants manqués entame jour après jour une drôle de danse de séduction. Le rituel se fait de plus en plus excessif. Il faut se prendre à bras le corps, bras tordus et genoux dans les côtes, entre jeux puérils et coups vifs, bassement portés. L’expérience contamine de sa folle anarchie tous les espaces de la maison. Il faut se bagarrer pour faire sortir une réserve et une colère, qui empêchent ce couple de s’épanouir. Table, tapis, tout valdingue et on ira même jusqu’à se glisser dans la boue. La valse se poursuit avec le suspense, encore entier, de sa chute : bonne ou mauvaise…

Jeux de mots, de masques et de mains

L’argument en lui-même, avec son puits psychanalytique, tient un peu du prétexte ou de l’amusement. Il s’agirait de tuer symboliquement le père et la rancœur qu’il ne l’ait jamais portée, à elle, dans ses bras. Le hic, c’est que cette défaillance se reporte sur l’amant et pour cause : il en a reproduit à sa manière le ratage. Elle lui en fera donc voir de toutes les couleurs. En même temps, il l’a bien cherché ce soir où l’acte n’a pas eu lieu. Face à la jeune femme moulée dans son t-shirt, il a adopté une bienveillance paternelle, tout en réfrénant une érection qui lui faisait honte. Inversement pour lui, il faudra tuer une autre image pour mieux éduquer son désir. C’est celle de la femme enfant, la sœur ou autre chose, avec cette ambivalence des sentiments qu’il lui porte. Les deux personnages souffrent de cet interdit retors. Ils se rencontrent dans les mots, mais jamais dans les bras, si ce n’est pour échanger quelques coups. Comme les mots ne suffisent plus, ils en viennent forcément aux mains. Corps à corps. Que la séduction amoureuse passe littéralement par la lutte, certains le critiqueront. Ils trouveront la métaphore trop évidente au même titre que les figures de père, de loup, d’ours ou de chaperon, qui s’immiscent symboliquement dans le commerce affectif du couple. Prises au premier degré, pour leur volonté de faire sens, ces images peuvent paraître grossières. Ce sont des sortes de lieux communs que l’on pourrait discuter. Néanmoins, mises dans le contexte du film, elles apparaissent presque, évidence comprise, comme de bons mots, dont on jouerait les truismes à renfort de cabrioles. Au lieu d’un sens explicatif ou de métaphores appuyées, il faut y voir une série de masques que les acteurs enfilent par malice pour en livrer le jeu. Tout le film est porté par cette espièglerie enfantine. Certains la trouveront faussée et poussive, et d’autres, nous-mêmes, simplement jubilatoire.

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croc en patte et mouche dans l’œil

C’est peut-être la présence du petit fils de Chaplin, le désormais grand, James Thierrée, qui a soufflé à Doillon sa drôle de composition burlesque. Tandis qu’un air sautillant est pianoté dans la bande son, on voit s’appareiller ce couple improbable et chamailleur. Il y a donc elle, Sarah Forestier, aussi sournoise et tempétueuse qu’enfantine, avec son physique frêle et sa figure faussement angélique. Il y a lui, l’ours barbu et battu, qui peine à attraper l’anguille, avec ses lourds bras ballants et ses griffes arrondies. Cela paraît neuf ou incongru, mais pourtant, la drôlerie, la malice, alliées à l’ironie, sont depuis longtemps des composantes du cinéma de Doillon. A trop loucher sur les périphrases ou sur la surface des drames, beaucoup de détracteurs sous-estiment l’humour et le sens du jeu qui irriguent ses films. Ici, comme dans bon nombre de figures burlesques, les qualités intérieures contredisent l’apparence des enveloppes physiques. Au sein du couple qui ne déroge pas aux principes des impairs burlesques, il y a un jeu de permutations incessantes, abruptes et imprévisibles. Ici ce sont les rapports de force, qui sont toujours sur le point de se défaire ou de se renverser au moindre mouvement de coude. Sans dessus dessous et chemises retournées. Cette acrobatie investit tous les espaces, maison et jardin, comme si le terrain de jeu n’était jamais suffisant. On se cogne donc beaucoup aux angles quand on ne rigole pas de ses bosses. La maison toute entière semble se gondoler de tout ce patatrac au risque de crisser de rire. Au-delà du jeu, il y a quelque chose de très touchant à voir ces deux personnages mal assumer leur amour d’adultes, et se livrer à une régression infantile comme pour mieux dissiper leur gêne. Ça se bagarre et ça grogne comme dans la cours d’école, mais c’est pour mieux faire grandir une acceptation charnelle et amoureuse. Il y a, on l’a dit, dans ce roulé-boulé-tiré entre les pattes et les cheveux, une immaturité enfantine avec, comme pour tout les jeux de mains, le risque que cela finisse mal. A trop appuyer sur ce trait, Doillon prend le risque de confondre son public. Improbable? Outré? Parodique? Il faut goûter à la plaisanterie et à ses pirouettes contorsionnées.

enfant terrible

« Mes Séances de Lutte », sans prétendre au chef d’œuvre, reste un film d’une belle modestie, fait par un réalisateur qui n’a plus rien à prouver, mais qui se préoccupe encore de la santé de son cinéma. C’est un conte à croquer avec des pointes de cruautés d’adultes, poils et fesses crues. Pour autant, on se gardera d’embobiner les spectateurs réfractaires : si ce Doillon est neuf, il reste pleinement du Doillon, avec son lot de mots très écrits et ses flux de paroles. Ceux qui voudraient y voir exclusivement une abstraction chorégraphique, en forme de lutte plus ou moins érotique, en seront un peu pour leur frais. Dans le film, cela ne viendra qu’une fois épuisées les ressources d’un dictionnaire affectif, au terme de nombreuses joutes verbales. Des trois derniers films réalisés par le cinéaste avec « le Mariage à trois » et « Un Enfant de toi », films tous appréciables à des degrés variés, « Mes Séances de Lutte » est certainement le plus joueur et le plus inventif. Nous n’y voyons pas une radicalité aussi extrême que certains ont pu le dire mais plutôt une évolution délectable ou les corps s’affichent de façon décomplexée dans un au-delà du mot entre bruits, souffles et cris inarticulés. Sans pouvoir dire si Doillon donnera un prolongement ou non à cette ouverture dans ses prochains films, on ne peut qu’apprécier le fait de sentir encore, littéralement, du mouvement dans l’œuvre du réalisateur. Peu en effet s’autorisent ce luxe à cet âge de leur carrière. On peut dire que Doillon a su maintenir son cinéma dans une forme d’actualité et de vivacité, sans s’épuiser à réchauffer sa propre cuisine. A ce titre, il demeure certainement l’un des réalisateurs majeurs de l’après nouvelle vague, et l’un des plus consistants dans la durée, quelles que soient les inégalités ponctuelles de son œuvre. Dans un registre très différent, on ne pense guère qu’à André Téchiné, comme alter égo de la même génération, pour pouvoir rivaliser en constance et en qualité avec lui. Entre variation et démarcation, « Mes Séances de Lutte » prouve aujourd’hui que Doillon n’est pas au bout de ses ressources et qu’il va nous en faire voir, c’est le « pire » qu’on lui souhaite, encore pour un bout de temps.

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