Danse avec les loups

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La Danse de la Réalité d’Alejandro Jodorowsky (sortie en salle le 4 septembre 2013)

La Danse de la Réalité, dernier opus de la filmographie de Alejandro Jodorowsky, témoigne de la grande force créative de son auteur, désormais octogénaire. Ravivant son enfance sous les traits de son jeune interprète, le réalisateur signe, par delà l’aspect rétrospectif et testamentaire de ce film somme, une œuvre de renaissance, autant personnelle (il se réinvente et s’immortalise en personnage de fiction) que cinématographique (son œuvre, longtemps invisible, a été marquée par de longues périodes de silence contraint). La Danse de la Réalité, qui aura finalement été produit par Gaumont à 23 ans d’intervalle du précédent film, relève donc du miracle inespéré. Avec ce film, Jodorowsky reste fidèle à l’image d’une œuvre aussi visionnaire que radicale, dont les très grandes qualités n’ont de pair que les pires défauts du cinéaste : mégalomanie, narcissisme, outrances, surcharge, naïveté… Baroque par excellence, dans son imagerie comme dans ses déséquilibres, l’œuvre de Jodorowsky n’appelle pas la nuance ni le consensus : choyée par certains, elle est vouée aux gémonies par les autres. Avec cette danse, parfois empesée mais pleine de vitalité, le cinéaste ne semble pas disposé à améliorer son cas : il enfonce les clous dorés d’un cercueil bigarré, animé par la folle croyance d’une survivance dans la création, qui lui fera défier la mort et l’Histoire dans un même élan. Par ce geste, il réitère son appartenance au club des réalisateurs cultes et grands imagiers : le Fellini rêveur et circassien, le Buñuel surréaliste, le Browning le plus sombre et autres Has, Gilliam ou Welles, à l’imagination débordante. Qui l’aime, le suive donc.

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Dès les premières minutes, Jodorowsky veut littéralement submerger son spectateur et le dérouter par un assemblage de scènes davantage conçu comme une série de détonations oniriques et plastiques. Le réalisateur déploie son éventail en illusionniste forain : vanité de l’argent, force de la volonté et de l’esprit, mais aussi dangerosité et ignominie de l’humain, prédation, domination, énergie négative de la colère et du refoulement. Dans une scène, le jeune Jodorowsky humilié, s’en prend à la mer et déclenche un ras de marée catastrophique entraînant la mort de milliers de poissons. Passé ce train de séquences fantastiques mais un rien apprêtées (et aux effets numériques parfois discutables), le réalisateur plante son décor et emprunte une forme de récit beaucoup plus linéaire malgré ses digressions. Si le parcours initiatique de Jodorowsky enfant est ponctué de très belles scènes, son pendant, l’itinéraire du père, émule de Staline qui se rêve pourfendeur de la dictature chilienne, est lesté par la lourdeur et le simplisme de sa morale psychologisante. Ce père tyrannique, grossier matérialiste vilipendant tout de go l’art et les fariboles spiritualistes de la religion, en somme un ennemi de l’esprit, prendra finalement conscience de sa propre abjection, au terme d’un long et tortueux parcours. Par une ironie du sort, il en viendra même à incarner le Christ, s’érigeant en symbole du martyre populaire. Pour accomplir pleinement son chemin de croix, il devra exorciser l’ensemble des dictateurs qui sommeillaient en lui, en finissant par le pire des trois, l’inavoué, le refoulé, lui-même. Cette rédemption-là ne sera bien-sûr possible qu’en vertu d’une remarquable intuition féminine, celle d’une mère-madone, aux générosités plus que providentielles.

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On l’a dit, Jodorowsky convoque le meilleur comme le pire et prêche la transcendance dans un amalgame très provocateur des contraires : religiosité et pornographie, dictature et amour, réalité et fabulation, animalité et spiritualité… Ces alliages jouent souvent sur les contrastes grotesques et poétiques, mais de manière un peu trop appuyée, et mécanique, malgré une indéniable (et parfois remarquable) inspiration. Le film par sa surenchère constante, sa volonté d’éblouir, suscite autant de charmes que d’indigestions. Une culture du trop plein (visuel et sonore) s’affirme dès la tonitruante ouverture. Il y a quelque chose du fantasme (un peu désuet) de l’œuvre totale qui se joue ici, entre résurgence romantique qu’on pourra juger tour à tour touchante ou ridicule, et volonté mégalomane. Malgré toutes les réserves que suscite ce film, on ne peut pourtant pas y rester indifférent. Surnagent de cette longue fresque en forme de thérapie familiale (Jodorowsky père est joué par Brontis, l’un des fils du réalisateur) de très belles séquences qui s’affranchissent de tout calcul symbolique ou psychologique : un onguent au cirage pour conjurer la peur enfantine de la nuit et du vide mortel, une démonstration d’invisibilité qui ne passe pas inaperçue, une séquence figurée de masturbation collective qui révèle le racisme des écoliers… La danse de la réalité est à prendre pour ses moments là. Ailleurs le film se heurte aux limites un peu trop programmatiques que contient son titre : à force de pirouettes, ses rouages deviennent prévisibles et encore, à force de déréaliser le réel, il transforme nazis et dictateurs en vilains de pacotille, faisant de la torture une pochade psychédélique. Expliquer un comportement dictatorial par un trauma ou par une concentration exclusive de l’amour en un seul objet (nous ne révélerons pas lequel), a de quoi interroger vu l’ambivalence de la représentation et la bizarre empathie qu’elle suscite. Ramener systématiquement l’Histoire à sa propre fiction familiale montre de même, passé l’apparent ancrage politique du récit, une posture bien plus apolitique que politique. Pourvu que règne donc le jeu libre du créateur et de ses images, peu importe les discours et surtout les contradictions que porte en elle la représentation. Tout concourt à dire que le seul remède véritable à la dictature réside dans une absolue liberté, d’être et de créer, un individualisme libertaire donc.

On ne pourra totalement excuser les complaisances et les excès de ce cinéma-là tout en s’avouant que ses faillites, ses impasses, participent paradoxalement de sa grande singularité et du plaisir qu’on éprouve parfois à son contact. En somme, un objet filmique radieux et vil à la fois, gracieusement obèse, un film qui n’est peut-être ni pour vous ni pour moi, à voir ou pas, à aimer et à détester, mais en tout cas respectable.

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