Oranges amères

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« Les Apaches » de Thierry De Peretti  (sortie en salle le 14 août 2013)

Aziz aide ses parents à entretenir une villa cossue, un grand parallélépipède moderniste en surplomb de Porto Vecchio. Les propriétaires, des français métropolitains, vont arriver le lendemain. On voit le jeune garçon aller et venir autour de la piscine, perche et filet en main, pour enlever les impuretés de l’eau. Nous sommes en plein été, le père a terminé ses travaux de jardinage et se repose sur un coin d’herbe. La scène est paisible, un peu monotone. On y voit la répétition d’une routine, le quotidien d’une famille maghrébine cantonnée à une domesticité qui l’aide à survivre. Aziz s’exaspère de ce surplace et pour une broutille qui l’humilie – on lui refuse l’accès aux toilettes – il se met à braver l’autorité paternelle. Non, il refuse d’aller pisser, comme on le lui demande, derrière les buissons pour ne pas salir l’intérieur de la maison. La pression monte et le père, autoritaire, réprimande durement le fils. Déjà, on sait que le drame est noué car Aziz a basculé, par défi ou par ennui, du côté des mauvais garçons, ceux qui ne se résignent pas devant l’ordre social édicté par les spéculateurs de l’île et les riches propriétaires. Dans les Apaches, il est donc aussi question des ouvriers du bâtiment, corses, arabes et africains, ces éternels déclassés mis au ban d’une économie qui les exploitent sans jamais leur reverser de considération. Le jeune Aziz que l’incident a rendu amer, revient de nuit afin pour reprendre un peu de son dû. Avec une poignée d’amis, il vient se baigner dans la luxueuse piscine. De mal en pis, comme en écho à la volonté contrariée d’Aziz, ces connaissances d’un soir s’immiscent dans la maison, boivent l’alcool, dérobent du petit matériel et répandent leur ivresse sur les angles de ce territoire interdit. Cette bêtise d’adolescents éméchés, maigre profanation sans grande conséquence, finira pourtant par dégénérer. Pour le caïd local, l’affaire ne peut en rester là car ses intérêts sont en jeu : en contrepartie des constructions immobilières, il a promis aux propriétaires la tranquillité et la sécurité des biens. Saisi de panique, le groupe de garçons se désolidarise : Aziz est mis sur la sellette, Hamza craint d’être balancé, François-Jo tente de refourguer la marchandise volée dans l’espoir de s’extirper de la misère. Les 5 AFFICHE

Adapté d’un fait divers, le film de Thierry de Peretti suit une logique implacable. Passés les premiers égarements, ces adolescents, jeunes adultes, appliqueront un programme méticuleux de survie quitte à basculer dans la pire des criminalités en sacrifiant un des leurs. Le drame se déroule sans spectaculaire dans un naturalisme très prosaïque, le tout dans une frontalité peu amène. Pourtant, chacun des personnages, formidablement interprété, charrie suffisamment d’humanité pour qu’on l’accompagne jusqu’au bout, et ce malgré le dégoût qu’inspire l’acte final, aussi immoral que stupide. On saisit la désespérance qui anime la bande. Littéralement, ces garçons sont des dépossédés, privés d’un territoire rendu au tourisme de masse ou aux riches métropolitains. Ces autochtones errent aux marges d’un décor travesti en lieu de plaisance. Ils en sont l’envers misérable, celui que l’on a mis en réserve pour mieux l’effacer. Avec son beau titre imagé, le film convoque de biais les enjeux territoriaux du western. Les Apaches qui ont voulu prendre le fort, en l’occurrence la riche villa, devront se résigner, au terme d’un long et noir périple, à déposer les armes au pied de la piscine. Dans Les Apaches, on erre donc beaucoup en compagnie des personnages dans un territoire en marge des clichés touristiques : quartiers sociaux, peri-urbanité des complexes commerciaux, vastes étendues d’une nature encore sauvage… On y ressent partout une tension et une violence qui n’ont besoin que d’infimes prétextes pour se convertir en horrible réalité. Les Apaches, malfrats par nécessité ou fatalité, sont, à l’instar des hors-la-loi parisiens qui opéraient au siècle dernier dans la zone non édifiée des anciennes enceintes militaires, les acteurs et les victimes d’un paysage qui peut, à tout moment, sceller définitivement leur sort. Comme chacun des personnages l’exprime avec anxiété, personne ne souhaite finir dans le maquis. Le banal larcin inaugural, avec son enjeu financier dérisoire et sa transaction avortée, aura pourtant fait de chacun des adolescents un odieux criminel. Il aura conduit à un crime inutile. Les Apaches est en somme un film direct, amer et pessimiste, soutenu par une mise en scène très rigoureuse.

William Lurson William Lurson (cet article est aussi sur Culturopoing)

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