seul et contre tous, « la bataille de solférino » de justine triet (2013)

C’est l’heure d’été avec les rediffusions de chroniques cinéma parues récemment dans les colonnes de Culturopoing

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La bataille de Solférino de Justine Triet (sortie en salles le 18 septembre 2013)

Populaire et médiatisé bien avant sa sortie en salles, on sent que La bataille de Solférino, tant par son tour de force documentaire (le film suit la journée du 6 mai 2012, deuxième tour des élections présidentielles) que par son ton humoristique, est déjà programmé pour un large succès public et critique. Tout du moins, on le lui souhaite. Pour autant, on a un peu craint en allant le voir, que le film ne s’enferme dans le « credo » de la comédie jeuniste et décalée, à l’humour doucement absurde. Néanmoins, par delà une forme de cabotinage et l’irrésistibilité, quasi-publicitaire, de sa grande intuition, La bataille de Solférino remplit tout à fait son office et désamorce toutes les réticences. Le film se surpasse même par la force d’une mise en scène, d’autant plus remarquable qu’elle se laisse oublier.

Une image de chaos domestique succède au générique. Lætitia doit partir travailler mais elle est prise de panique à l’idée de laisser ces deux jeunes filles (l’une hurle sans discontinuer) entre les mains bien peu expertes d’un baby-sitter occasionnel. Laetitia tourne en rond, ne sait que faire de ses tartines, et s’habille autant qu’elle se déshabille dans un manque d’assurance extraordinaire. On sait que la journée démarre résolument mal et on peine à s’imaginer que cette mauvaise comédie puisse se (re)jouer chaque matin. Dans l’entrefaite, Vincent, le père passablement déséquilibré des deux filles, arrive au bas de l’immeuble, les bras lestés de cadeaux bon marché. Interdit d’entrée par Laetitia qui doit s’en aller, Vincent tentera d’assaillir l’appartement familial dans l’espoir de voir ses enfants. Ainsi s’emballe le moteur de la fiction, par cette ouverture aussi abrupte qu’intrigante, et dépourvue des tenants et aboutissants que la réalisatrice ne nous dévoilera qu’au fil de l’action. On ne le sait pas encore, en dépit du titre, mais cette journée n’a rien d’ordinaire puisqu’il s’agit d’un dimanche et que Laetitia, journaliste de télévision, s’apprête à aller couvrir le direct des présidentielles rue de Solférino. La grande intelligence du film, qui fait aussi son immédiate séduction, est de nous plonger tambour battant dans l’action, évitant psychologie et bavardage, et de s’afficher, entre compte à rebours et course poursuite, comme un véritable film…d’action. Certes, il s’agira ici d’une bataille, et surtout d’une contre-bataille plus quotidienne, qui n’ont rien d’héroïque. Outre la difficulté à se comporter en adultes dans leurs relations, les personnages sont quasi unanimement débordés par un habit social, fait de responsabilités et de bonnes apparences, qu’ils peinent à ajuster à leur personne. Fable sans prétention d’une inadaptation ordinaire, La bataille de Solférino sait dépasser la pochade sur l’immaturité, pour dépeindre avec justesse le battement des relations humaines, flux et reflux, haine et compassion comprise, en explorant toutes les faces de ses personnages.

La bataille, on l’aura compris, ce n’est donc pas tant celle qui se livre en leurre dans la rue de Solférino bondée, mais celle plus intime qui a lieu avant et surtout après l’autre. C’est cette éprouvante troisième mi-temps interminable qui se résout toujours en match nul : rebattre les cartes et les étaler une nouvelle fois sur la table. L’ironie du film se goûte délicieusement mais se réduirait à un pitch de cinéma si une mise en scène, véritablement épique dans sa construction, ne la soutenait. Le premier prodige consiste à équilibrer la représentation de ces deux batailles, petite et grande, et d’en inverser l’importance, en évitant que la force des images de rue présidentielles ne prenne le pas et n’accapare toute l’attention du spectateur. La grande qualité de ce montage si bien dosé est d’y parvenir, en nous faisant même sentir le balancement burlesque qui les associe. Le deuxième « tour de force » consiste à démultiplier intrigues et personnages, sans que l’on sente une scénarisation trop appuyée. On voit ainsi s’entrecouper trois actions qui animent cette sorte de course-poursuite quasi chorale. D’un côté, il y a Lætitia qui est partagé entre son devoir de bonne présentation durant les prises et l’assistance téléphonique qu’elle soit prodiguer en dehors. De l’autre, le baby-sitter armé de son mobile, tente d’échapper aux assauts du père, les deux fillettes en fardeau, pour rejoindre Lætitia. Enfin, Vincent lui-même, part chercher assistance chez l’un de ses amis, un apprenti avocat avant d’aller chercher querelle devant les caméras. La chronique, passée la bourrasque de l’événement, laisse chacun des personnages se dévoiler par delà leur fantasque apparent : tantôt odieux, tantôt fraternels, avec toutes les contradictions très humaines qui les animent. C’est encore par la force du montage que Lætitia, Vincent et les multiples autres, acquièrent tous autant d’attention, sans partage, hiérarchie ou jugement.

Sous son apparence de comédie inoffensive et loufoque, La bataille de Solférino est une petite odyssée en terme de mise en scène, que ce soit dans son montage, sa narration, son sens de l’action et des situations. Il réussit aussi, bien évidemment, un tour de force expérimental en inscrivant son filmage au cœur de la journée présidentielle. La fluidité du récit, la fraîcheur de son élan, son mélange distillé de désinvolture et d’inquiétude, et, in fine, sa légèreté, sont pour beaucoup dans le charme que le film produit, indéniablement et durablement, sur le spectateur.

spectateur

William Lurson

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